Piratage de watiqa.ma : La passoire numérique de trop

Après la CNSS et le ministère de la Justice, la FRMF et l’OFPPT, la plateforme d’état civil Watiqa.ma rejoint la liste grandissante des services publics victimes de fuites massives de données. De quoi s’interroger sur la solidité réelle des remparts numériques censés protéger les informations personnelles de millions de Marocains.

Ahmed Zoubaïr

À ce rythme, il faudra bientôt considérer les fuites de données non plus comme des incidents exceptionnels, mais comme une fonctionnalité intégrée de la transformation digitale marocaine. Le portail gouvernemental Watiqa.ma, censé simplifier la vie des citoyens en permettant la demande à distance d’extraits d’actes de naissance, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une fuite massive de données. Selon des sources concordantes, ce sont plus de 695 000 enregistrements qui auraient été joyeusement déversés le 18 mai sur Telegram, via un canal baptisé « Jabaroot ». Ce qui soulève une question devenue si routinière qu’on pourrait l’imprimer sur les formulaires administratifs : au Maroc, les données personnelles des citoyens sont-elles encore protégées par autre chose que de beaux discours, des colloques climatisés sur la cybersécurité et des présentations PowerPoint ? Cela commence à spectaculairement bien faire.

Depuis plusieurs années, les responsables multiplient les annonces triomphalistes sur la digitalisation de l’administration, les “smart services”, la modernisation des procédures et la souveraineté numérique. Mais à chaque nouvelle fuite, c’est le même scénario qui se répète : des millions de données exposées, des citoyens désemparés et une absence sidérante de communication officielle pour expliquer les tenants et aboutissants de ces affaires de piratage à grande échelle et surtout pour les rassurer.

Dans le cas de Watiqa.ma, la gravité de la situation dépasse largement le simple incident technique. Le fichier diffusé, intitulé « watiqa_latest.csv », contiendrait près de 695.401 lignes de données réparties sur dix colonnes. Et pas n’importe quelles données. Il s’agit d’informations civiles et administratives parmi les plus sensibles : identités complètes, noms des parents, dates de naissance, adresses, numéros de téléphone, e-mails, références d’actes de naissance, bureaux d’état civil concernés, sans oublier des éléments liés à des profils techniques et administratifs. Autrement dit, un véritable kit clé en main pour escrocs numériques ambitieux.

Et dire que Watiqa.ma était justement présenté comme l’un des symboles de la modernisation de l’administration marocaine. Grâce à cette plateforme, les citoyens pouvaient demander leurs documents d’état civil sans faire la queue pendant des heures dans les arrondissements ou les annexes administratives. Désormais, ils doivent s’attendre à recevoir en prime des appels frauduleux personnalisés, avec leur nom complet, celui de leurs parents et leur numéro de commande authentique récité par un cybercriminel particulièrement bien informé. Ainsi le rêve de l’administration connectée vire-t-il doucement au cauchemar de l’usurpation d’identité industrialisée.

A ce stade, les experts restent prudents. Impossible de confirmer formellement l’identité des auteurs ou les circonstances exactes de l’exfiltration. Certains évoquent même une possible opération de réputation, un relais tiers ou une tentative de faux drapeau. Mais pour les citoyens marocains, la subtilité technique importe finalement assez peu. Ce qu’ils retiennent, c’est qu’après chaque grande promesse de digitalisation surgit désormais la crainte de voir leurs informations personnelles circuler librement sur Telegram ou des forums cybercriminels.

Acteur anonyme

Selon les éléments relayés, les données auraient également été publiées sur DarkForums par un utilisateur opérant sous le pseudonyme « macaroni », affirmant agir pour le compte de « Jabaroot»,ce groupe de hackers mystérieux et qui fait trembler dans les cercles du pouvoir. 

Dernières prises de guerre de Jabaroot : Nizar Baraka et Hamdi Ould Errachid. Le ministre istiqlalien et le puissant baron du Sahara ont vu leurs opérations foncières étalées sur la place publique, documents notariés à l’appui( lire encadré) Ministères, appareils sécuritaires, grands patrons publics, élus, hauts gradés, intermédiaires d’affaires : tous savent qu’un simple message publié sur Telegram peut déclencher une onde de choc politique, médiatique ou institutionnelle. Dans les couloirs feutrés du pouvoir comme dans les salons huppés de Rabat et Casablanca, le compte monopolise les conversations. On le consulte discrètement. On le critique publiquement. On le redoute silencieusement.

Car depuis quelque temps, ce canal Telegram s’est construit une réputation singulière à savoir celle d’un acteur anonyme capable de dévoiler des informations sensibles, provenant principalement de la base des notaires marocains, en relation avec les transactions immobilières et foncières qui restent la principale source d’enrichissement au Maroc. Certaines publications ont alimenté des polémiques autour de soupçons de corruption, de conflits entre centres d’influence ou encore de rivalités supposées au sein de l’appareil d’État. À chaque nouvelle publication, la même question revient : qui se cache derrière l’enseigne Jabaroot ? Le mystère est entier. Et c’est ce qui alimente les inquiétudes, renforçant l’impression que les hackers disposent d’accès privilégiés à des sources internes. C’est précisément cette capacité à brouiller la frontière entre fuite authentique, information partielle et mise en scène qui a forgé sa force.

Son influence ne tient pas uniquement à la véracité de chaque publication, mais à l’incertitude qu’il installe. Lorsqu’un document confidentiel apparaît en ligne, même sans preuve absolue de son authenticité, il suffit parfois à déclencher des tensions internes, des vérifications administratives et des règlements de comptes médiatiques. Dans un pays où la confidentialité et le secret sont une valeur sacrée, la fuite devient un acte de déstabilisation. Et c’est précisément ce qui fait la force du compte: personne ne connaît réellement ses commanditaires ni ses véritables objectifs, encore moins l’étendue de ses réseaux et complicités.


Dans un Maroc où les scandales financiers poussent aussi vite que les bidonvilles, l’affaire du terrain rbati révélée par Jabaroot a provoqué un véritable séisme numérique. L’acquisition, au comptant, d’un terrain de dix millions de dirhams par Nizar Baraka a suffi à enflammer les réseaux sociaux et à déclencher un débat national sur l’origine des fortunes et les privilèges des élites.

Du côté du Parti de l’Istiqlal, certains ont rapidement tenté de ramener l’affaire à de plus justes proportions. Dix millions de dirhams ? Presque une broutille. Un élu du parti, en privé, rappelle que Nizar Baraka est le gendre d’Abbas El Fassi, qu’il est issu d’une famille aisée et qu’il a grandi dans les cercles du pouvoir. En somme, rien que de très normal : chacun son héritage, chacun le terrain où il joue…

Autrement dit, circulez, il n’y a rien à voir. Dans certains milieux, s’émouvoir de dix millions de dirhams relèverait même d’une regrettable méconnaissance des usages. Le véritable scandale ne serait donc pas qu’un responsable politique puisse mobiliser une telle somme en un claquement de doigts, mais que des citoyens ordinaires s’autorisent à poser des questions sur la manière dont se constituent certaines fortunes.

Au Maroc, le fassad est devenu une discipline si répandue qu’elle semble parfois disposer de ses propres catégories, de ses barèmes et de son protocole. Il y aurait les petits arrangements qui indignent, les grands qui impressionnent, et ceux, plus majestueux encore, qui finissent par paraître normaux à force d’être répétés.

Confronté à la polémique, Nizar Baraka a préféré déplacer le débat vers les hauteurs poétiques. Il a dénoncé sur un ton colérique l’action de mystérieuses « chauves-souris de l’ombre » cherchant à déstabiliser le pays et ses institutions. La formule est belle. Elle enrichit un bestiaire politique déjà peuplé de crocodiles, de démons, de fantômes administratifs et d’emplois tout aussi spectraux.

Mais pendant que les chauves-souris occupent l’espace médiatique, les documents publiés par Jabaroot racontent une histoire beaucoup plus terre-à-terre. Ils décrivent un système de captation foncière au Sahara marocain dont l’ampleur donne le vertige. Au centre du dispositif apparaît Moulay Hamdi Ould Errachid, figure incontournable du Parti de l’Istiqlal et proche de Nizar Baraka.

Les documents évoquent des milliers de mètres carrés de terrains publics cédés à des prix défiant toute logique économique. À Es-Smara, une parcelle de 10 000 mètres carrés aurait été acquise pour vingt dirhams le mètre carré. Ailleurs, plus de quarante-quatre hectares auraient été attribués à des sociétés liées au réseau Ould Errachid pour une trentaine de dirhams le mètre carré. Lotissements, stations-service, projets touristiques : les opérations se multiplient et dessinent les contours d’un système où les frontières entre intérêt public et intérêt privé semblent avoir été soigneusement effacées.

Le plus fascinant reste toutefois la mécanique institutionnelle elle-même. Selon les documents divulgués, certaines décisions administratives auraient été validées par ceux-là mêmes qui en tiraient bénéfice. Une forme d’autoservice administratif poussée à un niveau d’excellence rarement atteint. Plus de soixante opérations similaires seraient recensées, souvent dissimulées derrière des sociétés-écrans ou des prête-noms destinés à brouiller les pistes.

A côté, les dix millions de dirhams du terrain de Rabat apparaissent presque comme un détail. Une simple porte d’entrée vers une histoire beaucoup plus vaste. Et si l’on suit la logique de ceux qui trouvent cette somme dérisoire, alors les citoyens marocains peuvent dormir tranquilles : quand les montants indus deviennent suffisamment énormes, ils cessent apparemment d’être des scandales pour devenir un réflexe politique ordinaire .

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