PLF 2027 : Un Le dernier budget d’Akhannouch avant le verdict des urnes

Le chef du gouvernement sortant au Parlement.

À quelques semaines des législatives, le chef du gouvernement fixe le cap du prochain exercice : moins de train de vie administratif, plus d’investissement, poursuite de l’État social et accélération des grands chantiers.

La lettre de cadrage adressée début août aux départements ministériels par Aziz Akhannouch intervient à quelques semaines des élections législatives du 23 septembre. Le hasard du calendrier lui donne une portée particulière : ce budget sera largement préparé par l’actuel gouvernement, mais son exécution appartiendra en partie à la prochaine majorité. D’où cette question, presque inévitable: Akhannouch est-il en train de préparer son dernier budget comme chef du gouvernement ?

La réponse appartient naturellement aux électeurs. Mais le contenu de la lettre de cadrage donne déjà quelques indications sur la manière dont le chef du gouvernement sortant entend terminer son mandat : laisser derrière lui une trajectoire, des chantiers engagés et un cadre budgétaire suffisamment verrouillé pour que l’alternance politique ne signifie pas rupture économique.

La lettre de cadrage n’est pas une simple circulaire technique. La première partie du document revient longuement sur les principales réalisations de la période écoulée : État social, infrastructures, industrie, santé, éducation, tourisme, investissement, transition énergétique, développement territorial et rayonnement international.Avant même de parler de postes budgétaires, de dépenses de fonctionnement ou de plafonds d’investissement, le document dresse un bilan politique.

Comme si le gouvernement voulait rappeler que le prochain budget ne partira pas d’une page blanche. Le message est sans équivoque : les réformes engagées doivent se poursuivre, les grands projets doivent être achevés et la trajectoire nationale doit être maintenue. L’élection changera peut-être les hommes. Elle ne devrait pas, dans cette lecture, changer le cap.

C’est probablement l’un des enjeux politiques les plus intéressants de ce PLF 2027. Le calendrier électoral donne au document une dimension presque testamentaire. Si le prochain gouvernement devait être conduit par une autre majorité, celle-ci trouverait sur sa table un budget déjà largement préparé, des arbitrages engagés et des programmes d’investissement programmés. Le PLF 2027 devient ainsi un instrument de continuité.

Les grands chantiers ne sont pas conçus pour s’arrêter au soir des élections. Ils sont inscrits dans une temporalité beaucoup plus longue : infrastructures, eau, dessalement, santé, universités, ferroviaire, routes, ports, aéroports, équipements sportifs et préparation de la Coupe du monde 2030. Akhannouch ne cherche donc pas seulement à terminer son mandat. Il tient aussi à inscrire son action dans la séquence qui vient. La philosophie budgétaire annoncée est pourtant loin d’être expansionniste. Le gouvernement veut réduire progressivement le déficit à 3 % du PIB en 2027, contenir la dette publique autour de 65 % du PIB et poursuivre sa trajectoire descendante pour atteindre environ 63% en 2029. Dans le même temps, il table sur une croissance de 4,1 % en 2027, principalement soutenue par les activités non agricoles.

L’équation est ambitieuse : moins de dépenses improductives, mais davantage d’efficacité ; moins de train de vie administratif, mais toujours autant d’ambition pour l’investissement. C’est là toute la logique du texte. Il ne s’agit pas d’annoncer une cure d’austérité classique. Il s’agit plutôt de déplacer l’effort : resserrer le fonctionnement pour préserver l’investissement.

Le tour de vis est particulièrement visible sur les dépenses de personnel.

Les créations de postes budgétaires devront être strictement limitées et justifiées par des besoins réels, notamment ceux liés aux réformes prioritaires. Le gouvernement mise davantage sur la formation, la montée en compétences et le redéploiement des effectifs. La logique est claire : avant de recruter davantage, mieux utiliser les ressources humaines existantes.

Le même principe vaut pour le fonctionnement quotidien de l’administration. Véhicules, locations de bâtiments, déplacements, hébergement, réceptions, cérémonies, conférences, colloques, consommations d’eau et d’électricité : tout y passe. Le message envoyé aux administrations est particulièrement explicite : 

l’État doit lui aussi apprendre à réduire son train de vie. Derrière cette liste presque triviale de dépenses à contrôler se profile une transformation plus profonde. Pendant longtemps, la performance administrative a été largement associée à la capacité à obtenir des crédits supplémentaires, créer des postes ou lancer de nouveaux programmes. La lettre de cadrage tente d’inverser cette logique.

Désormais, le ministère devra davantage démontrer ce qu’il fait avec les moyens dont il dispose. Le vocabulaire employé est révélateur : performance, indicateurs, évaluation, résultats, convergence, gouvernance, coordination, exécution. Le sujet n’est plus seulement le montant de la dépense.C’est son rendement.

L’investissement devient intouchable… mais sous conditions

C’est probablement le point le plus important du PLF 2027. Le gouvernement entend maintenir une forte dynamique d’investissement public. Les grands projets liés aux infrastructures ferroviaires, routières, portuaires et aéroportuaires, à l’eau et au dessalement, à la santé, aux universités et aux infrastructures sportives restent prioritaires. Mais le temps des projets lancés sans regarder suffisamment leur capacité d’exécution semble révolu.

La lettre de cadrage pose une règle : la priorité doit aller aux projets réellement exécutables. Les administrations devront démontrer leur capacité à mener les opérations à terme et éviter l’accumulation de crédits non consommés ou reportés. Le gouvernement veut en finir avec les chantiers qui s’éternisent. 

La lettre insiste fortement sur le niveau d’exécution budgétaire.

Il ne suffit plus d’inscrire un projet dans une loi de finances. Il faut disposer du foncier, des études, des financements, des autorisations et des capacités administratives permettant de le réaliser.

Les problèmes fonciers devront être traités plus rapidement.

Les contentieux devront être anticipés.Les subventions aux établissements publics devront être davantage conditionnées à l’avancement réel des projets. C’est une manière de reconnaître implicitement que le problème budgétaire marocain n’est pas toujours celui du manque d’argent, mais parfois celui de la capacité à transformer rapidement l’argent public en réalisations.

La deuxième grande idée politique du document concerne les territoires. Régionalisation, déconcentration, développement territorial intégré, programmes territoriaux de nouvelle génération… Le gouvernement veut corriger une faiblesse structurelle du modèle de développement marocain : les écarts persistants entre territoires. Les zones rurales, montagneuses et oasiennes font ainsi l’objet d’une attention particulière. L’objectif est de rapprocher l’investissement public des réalités locales.Mais le défi est considérable.

Car territorialiser ne signifie pas simplement transférer des crédits aux régions. Cela suppose de mieux coordonner les politiques publiques, de renforcer les capacités locales et d’éviter que les administrations travaillent chacune dans leur couloir. Et puis il y a 2030.

La Coupe du monde constitue désormais un puissant accélérateur de la politique d’investissement du Royaume. Le ferroviaire, les routes, les aéroports, les infrastructures sportives, l’aménagement urbain, l’hôtellerie, le tourisme et les services sont concernés. Mais le gouvernement devra répondre à une question essentielle : que restera-t-il de ces investissements après 2030 ?

C’est ici que se joue la différence entre une politique événementielle et une politique de développement. Si les infrastructures permettent de désenclaver les territoires, d’améliorer la mobilité, de renforcer l’attractivité touristique et économique et d’améliorer durablement les services publics, alors 2030 aura été davantage qu’un rendez-vous sportif. Il aura été un accélérateur de transformation.

Le prochain gouvernement héritera d’une situation difficile. Quel que soit le résultat des élections du 23 septembre, le prochain gouvernement devra composer avec une équation budgétaire exigeante. Il lui faudra financer l’État social, préserver le pouvoir d’achat largement mis à mal par la vie chère, soutenir l’investissement, répondre aux besoins en infrastructures, gérer la question de l’eau, accompagner la croissance, réduire les disparités territoriales et préparer les échéances internationales, tout en maintenant la dette et le déficit sur une trajectoire maîtrisée.

Le PLF 2027 tente précisément de construire cette équation. Mais il pose aussi une question politique à la prochaine majorité : voudra-t-elle poursuivre le cap ou réorienter les priorités ?

Car modifier une politique budgétaire est toujours possible. Mais lorsqu’une série de grands projets est engagée, que des conventions sont signées et que des investissements structurants sont programmés, la marge de rupture se réduit.

Après cinq années de gouvernement, Aziz Akhannouch veut pouvoir présenter une transformation qui ne se mesure pas uniquement à travers des annonces ou des crédits mobilisés, mais à travers des réalisations. Son bilan sera évidemment jugé sur les résultats sociaux et économiques, sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la santé, l’éducation et la capacité de l’État social à répondre aux attentes des citoyens.

Mais il le sera aussi sur la capacité du Maroc à tenir simultanément plusieurs promesses : investir davantage, moderniser plus vite et maîtriser ses équilibres financiers. Le PLF 2027 constitue, de ce point de vue, une dernière occasion de donner une cohérence d’ensemble à cette trajectoire.

L’exécutif joue donc sur deux tableaux. D’un côté, la rigueur : limitation des recrutements, rationalisation du fonctionnement, contrôle des dépenses et réduction du déficit. De l’autre, l’ambition : investissement, infrastructures, État social, territoires et préparation de 2030. Tout l’enjeu consiste à démontrer que les deux ne sont pas contradictoires. Le pari d’Akhannouch est finalement simple : laisser un État qui investit beaucoup, mais qui veut apprendre à dépenser mieux. Reste maintenant le verdict politique du 23 septembre.



Ahmed Zoubaïr

À lire la lettre de cadrage du PLF 2027, on pourrait presque croire que le chef du gouvernement sortant s’apprête à transmettre à son successeur une mission qu’il n’a pas lui-même réussi à mener à son terme : apprendre enfin à l’État à dépenser moins et mieux.

Rationaliser les dépenses, limiter les recrutements, réduire les frais de fonctionnement, traquer les dépenses superflues, améliorer la performance, évaluer les politiques publiques… Le vocabulaire est impeccable. Tout y est. Sauf peut-être l’essentiel : les résultats. Car cette rengaine n’est pas nouvelle. Elle accompagne pratiquement chaque préparation budgétaire. Chaque gouvernement promet de faire mieux avec moins. Chaque circulaire appelle à la rationalisation. Chaque loi de finances ressuscite le même serpent de mer : celui d’un État qui devrait enfin apprendre à maîtriser son train de vie. Et pourtant, le train continue sa folle course… Le problème n’est pas seulement lié au parc automobile, même si celui-ci constitue l’un des exemples les plus visibles de cette difficulté à passer des bonnes intentions aux actes concrets. Il y a aussi les dépenses de fonctionnement, les locations, les déplacements, les missions, les hébergements, les réceptions, les cérémonies, la colloquite , les journées d’étude, les bâtiments administratifs, les équipements et toutes ces dépenses qui, prises séparément, peuvent sembler anodines, mais qui finissent par peser lourd lorsqu’elles sont multipliées par l’ensemble de la machine publique.

Combien coûte réellement le train de vie de l’État et quel est son rendement? Et c’est précisément ici qu’apparaît le vrai paradoxe.  Le gouvernement compte pourtant en son sein un département chargé de l’évaluation des politiques publiques.Sur le papier, l’idée est excellente. L’évaluation doit précisément permettre de mesurer l’efficacité d’une politique, son coût, ses résultats, ses effets réels sur les citoyens et, le cas échéant, de décider de la poursuivre, de la corriger ou de l’abandonner. Autrement dit : l’évaluation est censée être le radar de la dépense publique. Mais à l’heure où ce gouvernement arrive au terme de son mandat, une question naïve, presque enfantine, mérite d’être posée :

Qu’a-t-il évalué ? Pendant cinq ans, force est constater que les Marocains ont vu défiler les grandes annonces, les faux-semblant et les grands projets. Mais point de tableau de bord, point. Résultat: le citoyen a fini par établir le sien : son portefeuille. Et sur celui-là, pas besoin d’indicateurs compliqués : la vie chère au-delà du supportable affichait des performances dont il se serait volontiers passé.

Qu’est-ce qui a fonctionné ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Combien cela a coûté ? Qu’est-ce qui a été corrigé ? Quelles dépenses ont été supprimées ? Voilà les questions auxquelles une politique sérieuse d’évaluation est censée répondre.Le véritable enjeu est là. Une politique publique inefficace doit être corrigée. Une dépense inutile doit être supprimée. Un programme qui atteint ses objectifs doit être renforcé. Une administration qui obtient de mauvais résultats doit être réorganisée. Sinon, à quoi sert l’évaluation ? Le paradoxe devient alors particulièrement cruel : la lettre de cadrage du PLF 2027 demande précisément aux administrations davantage d’évaluation, d’indicateurs, de performance et de résultats.

Mais le gouvernement sortant aurait gagné en crédibilité s’il avait commencé par s’appliquer à lui-même cette règle vertueuse. On ne peut pas demander au citoyen de croire éternellement à la performance sur la foi de chiffres agrégés et de bilans institutionnels. La performance doit se voir. Se lire sur le quotidien des gens. Elle doit pouvoir être comparée, mesurée et débattue. Le paradoxe de cette lettre de cadrage est assez spectaculaire. On demande aux administrations de rationaliser le recours aux véhicules, les locations, les déplacements, les réceptions, les bâtiments, les recrutements et autres dépenses de fonctionnement… Mais avant de réclamer aux administrations de dépenser moins, il faudrait peut-être leur demander de répondre à cette question : Quelles dépenses ont réellement produit les résultats attendus ? vu que le meilleur moyen de réduire le gaspillage n’est pas nécessairement de couper à l’aveugle. Encore faudra-t-il savoir précisément ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C’est finalement toute l’ironie de cette lettre de cadrage.

À quelques semaines des élections, le gouvernement sortant redécouvre les vertus de la rationalisation, de la performance et de l’évaluation. Comme si le prochain gouvernement devait reprendre le flambeau d’une réforme que celui-ci n’aurait pas complètement achevée. Le prochain locataire de la Primature héritera donc de grands chantiers, d’engagements sociaux, d’une trajectoire budgétaire, de la préparation de 2030… Mais aussi d’une situation sociale difficile. Et, semble-t-il, du même vieux serpent de mer : dépenser moins et mieux. Après cinq années de gouvernement, le citoyen est en droit de demander autre chose qu’un nouveau catalogue de bonnes intentions.

Il veut savoir ce qui a marché. Ce qui n’a pas marché. Ce qui a coûté trop cher. Ce qui doit être abandonné. Et ce qui doit être poursuivi. Faute de quoi, année après année, les lettres de cadrage continueront de nous promettre de « dépenser moins et mieux », tandis que le citoyen, lui, continuera de payer plus… pour une efficacité publique qui reste à démontrer.

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