Sacré économie industrielle la mieux classée du continent par la Banque africaine de développement, le Maroc récolte les fruits de deux décennies de stratégie industrielle. Mais derrière cette consécration se profile un nouveau défi et non des moindres: passer du rôle d’atelier performant de l’industrie mondiale à celui de créateur de technologies, d’innovations et de marques nationales capables de s’imposer sur les marchés internationaux.
Jamil Manar
Depuis quelques jours, une formule flatteuse circule avec insistance dans les médias et sur les réseaux sociaux : « Le Maroc est devenu la première puissance industrielle d’Afrique ». L’affirmation, aussi séduisante soit-elle, mérite d’être examinée à la lumière des faits, avec la rigueur que commande un tel sujet.
À l’origine de cette lecture enthousiaste se trouve un fait bien réel : en 2025, la Banque africaine de développement (BAD) a placé le Maroc en tête de son nouvel indice africain d’industrialisation, devant l’Afrique du Sud et l’Égypte. Une performance remarquable, incontestable, qui consacre les progrès accomplis par le Royaume au cours des deux dernières décennies dans des secteurs aussi stratégiques que l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables ou encore les industries exportatrices. Cependant, il convient de ne pas confondre deux réalités distinctes : être premier dans un indice d’industrialisation ne revient pas automatiquement à être la première puissance industrielle du continent. Les deux notions, aussi liées soient-elles, ne recouvrent pas la même épaisseur économique.
L’indice de la BAD mesure en effet plusieurs critères qualitatifs et structurels : diversification de la production, sophistication technologique, compétitivité des exportations, intégration dans les chaînes de valeur mondiales, qualité des infrastructures ou encore environnement des affaires.
Il récompense donc davantage la dynamique, la modernisation et le potentiel industriel que le seul poids économique brut de l’industrie. C’est un indice de performance et de trajectoire, plus que de masse. Or, lorsqu’on parle de « puissance industrielle » au sens classique du terme, d’autres indicateurs entrent traditionnellement en ligne de compte : la taille de la production manufacturière, la valeur ajoutée industrielle brute, le nombre d’emplois industriels, la consommation d’énergie par le secteur manufacturier, ou encore le volume global des exportations de biens transformés.
Sur plusieurs de ces critères quantitatifs, l’Afrique du Sud conserve encore des atouts considérables, hérités de décennies d’industrialisation lourde, tandis que l’Égypte bénéficie de la taille de son marché intérieur et de sa base productive historiquement plus étendue. Le classement de la BAD signifie donc une chose très précieuse: le Maroc est aujourd’hui considéré par les experts comme le pays africain disposant du modèle industriel le plus performant, le plus diversifié et le plus prometteur pour l’avenir. C’est déjà une distinction majeure, qu’aucun autre pays du continent ne peut revendiquer à ce jour. Mais transformer ce résultat – aussi flatteur soit-il – en affirmation péremptoire selon laquelle le Royaume serait devenu, sans la moindre contestation possible, la première puissance industrielle d’Afrique relève davantage du raccourci médiatique que de la réalité économique mesurée dans toute sa complexité.
En d’autres termes, le Maroc a sans doute remporté la bataille de la qualité, de la compétitivité et de la modernité industrielles. C’est une victoire décisive. Mais celle du volume, du poids industriel global et de la masse critique reste encore un sujet de débat ouvert entre économistes. C’est précisément cette nuance – essentielle pour ne pas céder à l’autosatisfaction – que les slogans triomphalistes ont tendance à effacer. Le rapport de la BAD est d’ailleurs plus affirmatif que certaines interprétations excessivement prudentes. Il indique noir sur blanc que « le Maroc devance l’Afrique du Sud et devient l’économie industrielle la mieux classée du continent ».
Une reconnaissance éclatante qui récompense la modernisation en profondeur de l’appareil productif national, la diversification soutenue des exportations et la constance remarquable des politiques industrielles menées sans relâche depuis deux décennies. Pour autant, cette consécration – aussi légitime soit-elle – ne doit pas masquer le principal défi qui attend désormais le Royaume. Après avoir réussi à attirer massivement les investissements étrangers et à s’imposer comme une plateforme industrielle compétitive dans l’automobile, l’aéronautique ou l’électronique, le Maroc doit franchir une nouvelle étape, plus exigeante encore : passer du statut de plateforme de sous-traitance performante à celui de véritable puissance d’innovation industrielle.
Car la valeur ajoutée la plus décisive ne réside plus seulement dans l’assemblage ou la fabrication pour le compte de grands groupes internationaux, mais dans la capacité à concevoir ses propres technologies, à développer ses propres brevets, à créer ses propres marques et à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur – de la recherche fondamentale jusqu’à la commercialisation sur les marchés mondiaux. En d’autres termes, le Maroc a réussi son industrialisation.
Il lui reste désormais à réussir son «industrialisme », c’est-à-dire la transformation de son tissu productif en un écosystème fertile, capable de donner naissance à des champions nationaux au rayonnement international. L’enjeu n’est pas seulement de produire, mais d’inventer, de concevoir et d’innover. Autrement dit, le défi ne consiste pas uniquement à fabriquer au Maroc des voitures, des composants électroniques ou des équipements aéronautiques pour des marques étrangères. Il réside dans l’émergence, demain, de marques industrielles marocaines audacieuses, capables de conquérir non seulement le continent africain, mais aussi les marchés européens et mondiaux.
Ainsi, l’objectif des vingt prochaines années ne sera plus seulement celui des usines, aussi modernes et sophistiquées soient-elles. Il faudra faire émerger le Maroc de l’innovation, de la recherche-développement, des brevets, du capital-risque et d’entreprises industrielles nationales de dimension globale. C’est à cette condition exigeante que le Royaume pourra transformer son rang de leader industriel africain en celui de puissance industrielle pleinement souveraine, maîtresse de son destin technologique et économique.








