Carburants : le plein de colère

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Avec un gazole frôlant désormais les 17 DH le litre, le réservoir des ménages est à sec, mais celui de la colère, lui, déborde. L’opération « Six heures sans transport », prévue le 8 novembre, traduit un ras-le-bol qui dépasse largement le prix à la pompe. Jamais le carburant n’a autant alimenté l’exaspération des Marocains. À ce tarif exorbitant, faire le plein relève de plus en plus du luxe, et rouler devient presque un acte de résistance face au massacre du pouvoir d’achat.

La hausse continue des prix à la pompe n’est plus une simple contrariété pour automobilistes pressés ou gros rouleurs. Elle est devenue un problème économique et social qui touche tout le monde, y compris ceux qui ne possèdent pas de voiture. Ce renchérissement finit toujours par se répercuter sur le prix des légumes, des produits alimentaires et de la moindre prestation ou produit nécessitant un déplacement.

C’est dans ce contexte délétère que le Comité de l’initiative citoyenne pour le plafonnement des prix des carburants appelle les Marocains à observer, le dimanche 8 novembre, six heures sans moyens de transport, entre midi et 18 heures. Une opération symbolique qui entend transformer l’exaspération individuelle en expression collective. L’idée est simple : si le carburant devient inabordable, pourquoi continuer à alimenter une mécanique qui semble tourner à plein régime au détriment des consommateurs ?

L’initiative se veut pacifique et responsable. Elle exclut les blocages de routes et les entraves à la circulation, notamment pour préserver le passage des ambulances, des services d’urgence et des véhicules transportant des marchandises périssables. C’est tout à son honneur. Mais au-delà de son caractère symbolique et de son éventuel succès, cette mobilisation pose une question autrement plus importante : comment en est-on arrivé à une situation où le prix d’un produit aussi stratégique que le carburant échappe à toute forme de respiration pour les consommateurs?

Depuis la libéralisation des prix des hydrocarbures, le marché est censé fonctionner selon les règles de la concurrence. Sur le papier, la promesse était séduisante : davantage de compétition, une meilleure efficacité et des prix déterminés par le marché. Dans la réalité, le consommateur a parfois le sentiment d’avoir hérité de la liberté des prix sans bénéficier pleinement des avantages de la concurrence. Les hausses sont promptement répercutées à la pompe, tandis que les baisses éventuelles donnent souvent l’impression de prendre un chemin beaucoup plus long avant d’atteindre le portefeuille des automobilistes. Le sujet mérite donc mieux que des explications mécaniques renvoyant systématiquement aux cours internationaux, aux tensions géopolitiques ou aux fluctuations du dollar. Ces facteurs sont réels et doivent être pris en compte. Mais ils ne dispensent nullement les pouvoirs publics d’exercer leur mission de surveillance et de protection du consommateur. La question de la transparence de la formation des prix, des marges de distribution et des conditions de concurrence reste entière.

Une opération symbolique qui entend transformer l’exaspération individuelle en expression collective.

Dans un marché aussi sensible, l’opacité nourrit inévitablement la suspicion. Il y a surtout une aberration économique à ne pas perdre de vue : le carburant est un intrant transversal. Sa cherté ne pénalise pas seulement celui qui passe à la station-service. Elle renchérit le transport des marchandises, les coûts de production, la logistique, les déplacements professionnels et, par ricochet, le prix final payé par les ménages. Le petit commerçant, l’agriculteur, le transporteur, l’artisan et le salarié qui utilise quotidiennement son véhicule en subissent les conséquences. Même celui qui n’a jamais touché un volant finit par régler une partie de la facture en passant à la caisse du supermarché ou du commerçant du coin. Et lorsque le pouvoir d’achat est déjà fragilisé par la vie chère, chaque dirham supplémentaire à la pompe agit comme une taxe indirecte qui frappe indistinctement les ménages, avec un impact encore plus lourd sur les revenus modestes.

Le gouvernement ne peut pas se contenter d’observer le thermomètre social grimper en espérant que les cours internationaux finissent par redescendre. Des réponses concrètes sont devenues nécessaires : renforcer le contrôle de la concurrence, rendre plus lisible la structure des prix, surveiller les marges, lutter contre les éventuelles pratiques anticoncurrentielles et étudier des mécanismes ciblés d’atténuation du choc pour les catégories les plus exposées. Et pourquoi pas le plafonnement des marges des distributeurs de carburants, comme le réclament sans cesse certaines associations ? Une revendication qui pose frontalement la question des limites de la libéralisation et de la nécessité d’instaurer des garde-fous dans ce secteur névralgique. Entre le retour à l’administration des prix, qui comporte ses propres risques, et le laisser-faire intégral, il existe une voie médiane : celle d’une régulation intelligente, fondée sur la transparence des structures de coûts, le contrôle des marges et la surveillance effective de la concurrence.

L’exemple français mérite, à cet égard, d’être examiné de près. Face à la flambée des carburants, Paris a envisagé d’encadrer les marges des distributeurs afin d’éviter que la crise ne serve de prétexte à des gains supplémentaires et que les baisses des cours internationaux tardent à se répercuter à la pompe. La démarche ne consiste pas à décréter artificiellement un prix fixe, mais à introduire des garde-fous dans un marché soumis aux fluctuations internationales. La France a également pris des mesures concrètes pour garantir que les avantages issus de la libération de stocks stratégiques de gazole profitent intégralement aux consommateurs. Pourquoi le Maroc, où le gazole frôle les 17 DH le litre et où chaque hausse se répercute sur le coût de la vie, ne pourrait-il pas engager une réflexion similaire ? Le plafonnement des marges, fondé sur des critères objectifs et des contrôles transparents, mérite au moins un examen sérieux. Il ne ferait pas disparaître les contraintes du marché pétrolier mondial, mais pourrait contribuer à prévenir les effets d’aubaine et à restaurer la confiance des consommateurs.

L’opération « Six heures sans transport » sera peut-être suivie, peut-être pas. Mais elle aura au moins le mérite de mettre sur la place publique une colère qui ne se mesure pas seulement en dirhams par litre. Elle exprime le sentiment d’un citoyen qui travaille, se déplace, consomme et paie toujours davantage, sans voir ses revenus suivre la même trajectoire.

Les Marocains ne demandent pas que le pétrole coule à prix d’eau minérale. Ils veulent simplement comprendre pourquoi ils doivent payer aussi cher pour faire tourner leur quotidien. À force de pomper dans le portefeuille des ménages, le marché risque de finir par assécher leur patience. Et celle-ci, contrairement au réservoir, ne se remplit pas à la station-service.

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