Jamil Manar
La 18 e édition du SIAM qui se tient à Meknès du 20 au 28 avril 2026 a choisi comme thème la “durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire”.
L’élevage, pilier des économies rurales et source essentielle de protéines, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une équation complexe : produire davantage, mais avec moins de ressources. La question de la production animale nationale a cessé d’être une simple préoccupation agricole pour s’imposer comme un enjeu éminemment stratégique. Derrière chaque flambée des prix de la viande, chaque tension sur l’approvisionnement en lait ou chaque épisode de sécheresse prolongée affleure une interrogation fondamentale : le Royaume peut-il encore garantir sa souveraineté alimentaire face à des ressources naturelles de plus en plus contraintes et des marchés internationaux toujours plus instables ?
Pendant longtemps, le modèle d’élevage marocain a reposé sur un équilibre certes fragile, mais fonctionnel : des systèmes extensifs épousant les rythmes de la nature, une dépendance assumée aux aléas climatiques, et un recours ponctuel aux importations pour ajuster l’offre à la demande. Cet équilibre est aujourd’hui rompu. Le changement climatique, avec son cortège de sécheresses répétées et de vagues de chaleur destructrices, a profondément altéré les capacités de production fourragère et animale. Le cheptel s’érode, les coûts de production explosent, et les cycles de reconstitution des troupeaux s’allongent, plongeant les éleveurs dans une incertitude chronique.
Dans ce contexte de vulnérabilité croissante, la durabilité de la production animale s’impose comme un impératif catégorique. Non pas au sens d’un simple verdissement des pratiques agricoles, souvent décorrélé des réalités économiques, mais comme une refondation en profondeur du modèle lui-même. Produire durablement, au Maroc, signifie désormais produire avec moins d’eau, moins d’intrants énergétiques et céréaliers, mais avec davantage d’intelligence agronomique, de résilience écologique et de vision stratégique. C’est aussi sortir d’une logique purement quantitative pour privilégier la qualité des produits, l’efficacité des chaînes de valeur et l’adaptation fine aux spécificités des territoires.
La souveraineté alimentaire ne se décrète pas dans l’émotion d’une crise. Elle se construit patiemment, à travers des choix structurants et assumés.
Le premier défi est celui des ressources naturelles, au premier rang desquelles l’eau. Celle-ci devient le facteur limitant majeur de toute ambition de souveraineté. Or, près de 80 % des ressources hydriques du pays sont encore mobilisées par l’agriculture, dont une part significative est dédiée à l’alimentation animale (fourrages irrigués, céréales). La question n’est donc plus de savoir comment produire davantage, mais comment produire autrement. Cela implique de repenser radicalement les systèmes fourragers : encourager les cultures résilientes et peu gourmandes en eau (orge, sorgho, légumineuses), valoriser durablement les parcours naturels et pastoraux, et généraliser les techniques d’économie d’eau (irrigation localisée, recharge des nappes, mobilisation des eaux non conventionnelles).
Le deuxième défi est génétique. Le modèle dominant, fondé sur des races importées à haut potentiel productif (vaches laitières, ovins à viande), montre ses limites dans un environnement de plus en plus aride et thermiquement contraignant. À l’inverse, les races locales, longtemps marginalisées par les politiques de modernisation, offrent des atouts précieux : résistance aux maladies, adaptation à la disette hydrique et fourragère, capacité à valoriser des parcours pauvres. Investir dans la sélection génétique, les croisements raisonnés, la conservation des ressources zoogénétiques et la recherche appliquée n’est plus une option : c’est une nécessité stratégique pour garantir un élevage résilient.
Le troisième défi est à la fois économique et social. L’élevage marocain est avant tout une activité humaine, portée par des centaines de milliers de petits et moyens éleveurs, souvent dans les zones les plus fragiles du pays. Or, ces acteurs sont les plus exposés aux chocs climatiques, à la raréfaction des parcours et à la volatilité des prix des intrants et des produits. Sans accompagnement technique, sans accès équitable au financement, à la formation, à l’assurance agricole et à l’innovation, la transition vers un modèle durable restera hors de portée. La souveraineté alimentaire ne peut se construire sans une véritable souveraineté des producteurs, c’est-à-dire sans leur donner les moyens de décider, d’investir et de vivre dignement de leur métier.
Face à ces défis systémiques, les réformes à engager sont profondes et interconnectées. Elles appellent d’abord une meilleure gouvernance des filières animales. Aujourd’hui encore, la chaîne de valeur des viandes rouges reste fragmentée, opaque et dominée par une multiplicité d’intermédiaires, ce qui prive les éleveurs d’une juste rémunération et les consommateurs de prix raisonnables et stables. Structurer les filières, renforcer les organisations professionnelles, instaurer une véritable interprofession, améliorer la régulation des marchés et la transparence des prix sont des conditions indispensables pour rétablir un équilibre vertueux entre production nationale et consommation. Ensuite, l’innovation technologique et organisationnelle doit devenir un levier central de la transformation. L’élevage de précision, les capteurs connectés, les plateformes digitales de conseil et de traçabilité, l’optimisation des rations alimentaires à partir de ressources locales, la valorisation des coproduits agricoles : autant de pistes concrètes pour améliorer la productivité tout en réduisant l’empreinte environnementale. Mais ces outils ne seront efficaces que s’ils sont rendus accessibles, adaptés aux réalités locales et accompagnés par des politiques publiques cohérentes, stables et dotées de moyens suffisants.
Enfin, une vision de long terme s’impose, au-delà des cycles électoraux et des urgences conjoncturelles. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas dans l’émotion d’une crise. Elle se construit patiemment, à travers des choix structurants et assumés : quels produits animaux convient-il de privilégier (viande rouge, lait, volaille, œufs) ? quel niveau d’autosuffisance réaliste viser pour chacun d’eux ? quelle articulation optimale entre production nationale, importations sécurisées et stocks stratégiques ? Autant de questions qui nécessitent des arbitrages clairs, débattus démocratiquement, et inscrits dans une stratégie nationale de long terme.
Au fond, le Maroc se trouve à un tournant décisif. Poursuivre la gestion au coup par coup des crises — sécheresses, flambées des prix, mortalité du cheptel — ou engager une transformation systémique et résiliente de son modèle de production animale. Le choix est déterminant pour l’avenir du pays. Car dans un monde marqué par l’incertitude climatique croissante, la dégradation des écosystèmes et la volatilité des marchés agricoles mondiaux, la véritable richesse d’une nation ne réside plus seulement dans sa capacité à produire en quantité, mais dans celle à produire durablement, localement et avec une empreinte écologique soutenable. Et c’est bien là, désormais, que se joue la souveraineté alimentaire du Royaume: dans sa capacité à réinventer un élevage marocain résilient, sobre en ressources, équitable pour les producteurs, et porteur de sécurité pour l’ensemble des citoyens.








