Sécheresse, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient … Les explications officielles de l’inflation alimentaire au Maroc sont devenues des litanies. Derrière la vie chère qui étrangle ménages modestes et classes moyennes se profile en fait un système agricole paradoxal : triomphant à l’export, mais organisant la rareté à domicile, miné par des intermédiaires sans contrôle et un État régulateur souvent spectateur.
Abdellah Chankou
Durant de longues années, les Marocains ont entendu ressasser les mêmes explications censées justifier l’inflation récurrente, en particulier celle des denrées alimentaires : sécheresse, conjoncture internationale défavorable, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, renchérissement des coûts de transport ou encore perturbations des chaînes d’approvisionnement. Toutefois, ces arguments ne suffisent plus à éclairer une réalité accablante : comment expliquer que des produits aussi essentiels que la tomate, l’oignon, la pomme, la pomme de terre ou la viande soient devenus quasiment inaccessibles pour une large frange de la population ? Le tajine, plat emblématique du quotidien des Marocains, est en train de se muer en mets de luxe. La tomate, qui se négociait encore il y a quelques années entre 4 et 5 DH le kilogramme, oscille désormais le plus souvent entre 10 et 15 DH. La pomme de terre peine à descendre sous la barre des 8 DH. La courgette ne s’échange guère à moins de 12 ou 13 DH le kilo. Quant à l’oignon, il a connu des flambées spectaculaires, atteignant parfois 15 DH le kilogramme. S’agissant de la viande rouge, son prix, bien q’une poignée d’importateurs opportunistes ait bénéficié de subventions publiques substantielles, n’a pas connu de baisse, se stabilisant autour de 120 DH le kilo, contre environ 80 auparavant. Dans un pays qui se veut à vocation agricole et dont les produits, réputés pour leur qualité, ont conquis de nombreux marchés internationaux, une telle situation ne peut qu’interpeller. Pour saisir les ressorts cachés de la vie chère qui étouffe aujourd’hui au-delà du supportable les foyers modestes, les salariés au SMIG, les travailleurs journaliers et même les classes moyennes, il convient de dépasser les justifications officielles et de braquer les projecteurs sur les mutations profondes – et parfois délétères – qu’a connues l’agriculture nationale ces dernières années.
A cet égard, l’explication principale réside sans doute dans les effets indirects du Plan Maroc Vert. Lancée en 2008 par Aziz Akhannouch, cette stratégie sectorielle a incontestablement modernisé l’agriculture nationale et permis au royaume – au prix toutefois d’un prélèvement massif des eaux de surface et des nappes phréatiques – d’attirer de nouveaux investisseurs et de consolider sa position comme exportateur majeur de fruits et légumes. Mais elle a en même temps renforcé la prépondérance d’une agriculture fortement tournée vers les marchés extérieurs, où les prix sont plus rémunérateurs au détriment du marché domestique qui visiblement ne trouve pas grâce aux yeux des pontes de l’agriculture intensive. Aujourd’hui, les tomates marocaines alimentent les étals européens, britanniques, africains et ceux des pays du Golfe. Cette réussite économique est indéniable. Mais à quoi bon conquérir le monde si le marché national peine à être convenablement approvisionné ?
Le problème ne réside pas dans l’exportation en elle-même – aucun pays ne renonce volontiers aux recettes en devises. Il se pose avec acuité lorsque le consommateur devient la variable d’ajustement d’un système où les débouchés étrangers deviennent prioritaires et où l’approvisionnement du marché intérieur est relégué au second plan, voire à la trappe. Résultat : Les caisses des happy few se remplissent, les paniers se vident sous le poids de la cherté…
Il est de notoriété que la raréfaction de l’offre entraîne mécaniquement une hausse des prix. C’est précisément ce à quoi nous assistons depuis quelques années sur un marché national alimenté, de surcroît, par des produits hors calibre ou déclassés – issus du tri effectué pour l’exportation – et ne répondant pas aux standards de qualité exigés par les marchés étrangers. Parallèlement, une autre transformation à bas bruit a bouleversé les équilibres ruraux. Les petits agriculteurs, principalement ceux des zones bour ou disposant de modestes ressources en eau, qui approvisionnaient naguère les souks et les marchés locaux à des prix relativement abordables, se trouvent aujourd’hui fragilisés par le manque d’eau, la hausse du prix des semences, des engrais et du carburant.
Faute d’accès au financement bancaire, beaucoup tombent à la merci d’intermédiaires qui achètent les récoltes sur pied à des prix dérisoires. Pour le petit fellah, cette avance d’argent constitue souvent la seule échappatoire face aux dépenses courantes qui ont également pris l’ascenseur. C’est ainsi que l’intermédiaire se substitue à la banque et fait la pluie et le beau temps. Le véritable scandale réside à ce niveau. Entre le champ et le marché, une armée d’intermédiaires capte une part croissante de la valeur ajoutée sans produire ni cultiver, sans créer d’emplois ni contribuer à la fiscalité. Ces acteurs, souvent anonymes mais redoutablement puissants, réalisent des marges extravagantes tandis que le producteur modeste peine à survivre et que le consommateur paie le prix fort. Le paradoxe est cruel : le fellah vend à bas prix, voire à perte, faute de financement, de capacités de stockage ou de débouchés directs, tandis que le consommateur achète de plus en plus cher cher en bout de chaîne. Entre les deux, les intermédiaires, profitant des déséquilibres du marché et de l’absence de contrôle effectif, engrangent des marges indécentes. Dans cette affaire, le dindon de la farce est évidente : le fellah, qui ne vit pas dignement de son labeur et le citoyen, dont le panier de courses ne cesse de peser des tonnes…
Dans les économies développées, l’économie de marché n’est pas synonyme de loi de la jungle. Elle repose sur des règles claires, des contrôles rigoureux et des sanctions dissuasives. Lorsqu’un secteur stratégique et essentiel connaît des dérives, que des intermédiaires accumulent des profits injustifiés ou que la spéculation menace le pouvoir d’achat des citoyens, l’État intervient – non seulement pour garantir une concurrence saine, mais aussi pour protéger le consommateur contre les abus. Au Maroc, beaucoup ont le sentiment que la volonté politique sous le gouvernement Akhannouch s’est effacé devant les intérêts économiques et que les forces de l’argent dictent de plus en plus les règles du jeu.
La vie chère n’est donc pas seulement une conséquence de la sécheresse ou des aléas internationaux. Elle est aussi le produit d’un schéma qui a privilégié l’exportation à outrance, concentré les richesses agricoles entre les mains d’u e camarilla d’opérateurs, écrasé les petits cultivateurs et laissé prospérer une chaîne d’intermédiation devenue tentaculaire. Tant que ce phénomène ne sera pas combattu par des mesures courageuses, la vie chère ne disparaîtra pas du paysage. Le véritable défi n’étant pas seulement de produire davantage pour exporter plus et augmenter les recettes en devises, mais de garantir que les fruits de cette production demeurent raisonnablement accessibles à l’ensemble des Marocains. À défaut, le paradoxe national ne cessera de s’aggraver : exporter l’abondance tout en organisant la rareté à domicile. À ce jeu, ce sont toujours les mêmes qui paieront la facture : les ménages modestes, les salariés au SMIG et les travailleurs journaliers, dont le pouvoir d’achat fond plus vite que les promesses de la réforme de l’enseignement. Il suffit d’arpenter les réseaux sociaux, où se mêlent cris de désespoir et anathèmes, pour mesurer à quel point l’exaspération populaire face à la cherté de la vie a atteint son paroxysme…
Au-delà des dysfonctionnements de la chaîne de production et de distribution, une autre question mérite d’être posée : où est l’État régulateur ? Depuis plusieurs années, le Maroc s’est doté d’institutions telles que le Conseil de la concurrence, censées veiller au bon fonctionnement du marché, lutter contre les situations de rente et prévenir les abus de position dominante. Pourtant, les rapports, avis et recommandations s’accumulent sans produire d’effets visibles sur le quotidien des citoyens. Le constat n’en est que plus amer, les consommateurs continuant de subir des hausses de prix parfois inexplicables, sans qu’aucune responsabilité ne soit clairement établie.
À bout de souffle
À quoi sert-il, dès lors, de diagnostiquer les dysfonctionnements si aucune thérapie n’est appliquée ? À quoi servent les études sur les marges excessives, les ententes ou les circuits de distribution opaques si elles ne débouchent ni sur des sanctions exemplaires ni sur des réformes structurelles ? Un gouvernement digne de ce nom ne saurait rester spectateur des dérives du marché. Son rôle est de réguler, contrôler et sanctionner lorsqu’une grave hypothèque pèse sur l’intérêt général et la cohésion sociale. La liberté des prix ne peut en aucun cas servir de prétexte à l’inaction ni d’alibi derrière lequel les décideurs se retrancheraient pour abandonner les consommateurs à la loi du plus fort, autrement dit à la prédation. Au Maroc, une part non négligeable de la flambée des prix trouve son origine dans la prolifération d’intermédiaires et de « chennakas » qui prospèrent dans les interstices d’un système insuffisamment régulé. Entre le champ et l’assiette du consommateur, ces acteurs captent une part croissante de la valeur sans produire, sans transformer et souvent sans même disposer d’un véritable statut formel. Nombre d’entre eux agissent dans l’anonymat, échappent à l’impôt et ne créent aucune valeur ajoutée réelle pour l’économie nationale.
Face à des citoyens à bout de souffle devant la hausse du coût de la vie, jusqu’à quand les pouvoirs publics continueront-ils de s’accommoder d’un schéma de sous-approvisionnement du marché des produits agricoles, aggravé par un état de rente connu de tous ? Ce qui ajoute au scandale, c’est que des élus agiraient dans l’ombre pour tirer profit de leur position, s’enrichissant aux dépens de la collectivité sur des produits de première nécessité. Or, lorsque l’opinion publique a le sentiment que certains utilisent leur fonction comme un levier d’enrichissement personnel ou comme un moyen de préserver des intérêts économiques particuliers, la confiance des citoyens s’érode dangereusement.








