Mouloud Benzadi *

Dans son nouveau livre “Gaza a éveillé le monde : et après ?”, Samir Shawa commence par retracer l’extraordinaire diversité de Gaza à travers les millénaires, rappelant que, tout au long de l’histoire, la ville a vu se succéder de nombreux empires, Égyptiens, Philistins, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes musulmans, Croisés, Mamelouks, Ottomans et Britanniques, dont les origines, ethnies et religions variées ont profondément façonné sa composition démographique.
Plus qu’un nom : un carrefour sacré
Il explore ensuite l’origine du nom de la ville : « Depuis sa fondation, Gaza a porté différents noms selon les civilisations : “Hazati” chez les Cananéens, “Gazato” chez les Égyptiens et “Azzati” chez les Assyriens. Ce nom dérive de “Izza”, qui signifie force et puissance, et reflète la résilience de la ville à travers l’histoire antique. »
Shawa rappelle également qu’elle fut appelée « Ghazzat Hashem » en hommage à Sayyid Hashem ibn Abd Manaf, grand-père du prophète Mahomet, mort et enterré à Gaza. Il inscrit la ville dans son héritage cananéen, marqué par le culte d’El, Baal et Anat, ainsi que par les langues akkadienne et ougaritique, précurseurs du syriaque et de l’arabe. Cet héritage spirituel et linguistique souligne une idée centrale : Gaza n’a jamais été une page blanche, mais un carrefour sacré et vivant.
Contrairement à “La Guerre de Cent Ans en Palestine” de son compatriote Rashid Khalidi, qui commence en 1917, Shawa remonte quatre millénaires en arrière. Avant les bombardements et la famine, il présente Gaza comme un berceau de civilisation : port cananéen, place forte philistine et lieu de repos de l’aïeul du prophète. Il rappelle qu’elle a donné son nom à la gaze et frappé monnaie bien avant les États modernes, tout en soulignant son rôle dans les débuts du christianisme au IVᵉ siècle. Ce préambule déconstruit l’image réductrice d’une simple « bande de terre » ou d’un « problème de réfugiés » : Gaza y apparaît comme une ville ancienne, sacrée et vivante, dont l’âme dépasse les violences contemporaines.
Des Ottomans à la Nakba : le long déclin de Gaza
Après avoir retracé les racines anciennes et l’héritage spirituel de Gaza, Shawa se penche sur la lente catastrophe de l’ère moderne, marquée par une rupture décisive : « en 1517… les armées ottomanes attaquèrent et occupèrent aisément le Levant et la Palestine. » Cette occupation inaugura des siècles de stagnation, brièvement interrompus par la campagne de Napoléon. L’auteur décrit comment l’empereur français, après avoir sécurisé Le Caire, se tourna vers « la conquête de la Palestine », s’emparant de Gaza « sans résistance significative » sous le slogan creux de « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le ton de Shawa devient celui d’un témoin lorsqu’il relate la Nakba de 1948. Il explique que le « mouvement sioniste » européen, dirigé par des figures comme Theodor Herzl, disposait de ressources que « le mouvement national palestinien, avec ses moyens limités », ne pouvait égaler. Le livre montre comment la population de Gaza doubla du jour au lendemain avec l’arrivée des réfugiés, transformant une société fière en communauté dépendante de l’aide de l’UNRWA, dépendance critiquée par Shawa pour son effet sur la dignité. Il contrebalance ce constat par des portraits nostalgiques de la vie d’avant-guerre : les fanfares de Fadous, les salons intellectuels du Gaza College et le parfum du pain Taboun partagé entre voisins musulmans et chrétiens. Ce contraste entre une société vibrante et la « prison à ciel ouvert » qu’elle est devenue constitue le cœur émotionnel de l’ouvrage.
Le retour de l’exil et l’illusion des deux États
L’un des apports les plus originaux de l’ouvrage réside dans son attention portée à la diaspora gazaouie au Koweït. Shawa montre comment l’émirat est devenu un refuge après la Nakba, un lieu où s’est formé le noyau du mouvement Fatah autour de figures comme Yasser Arafat, Khalil al-Wazir et Salah Khalaf, tout en soutenant financièrement la cause palestinienne pendant des décennies. Il se tourne ensuite vers les espoirs suscités par les accords d’Oslo, signés le 13 septembre 1993 à la Maison-Blanche, marqués par la célèbre poignée de main entre Arafat et Yitzhak Rabin sous l’égide de Bill Clinton. Revenant lui-même à Gaza en octobre 1994 pour participer à la construction d’un État, Shawa décrit avec amertume l’échec de ce projet. Il évoque notamment la pose de la première pierre du port de Gaza ainsi que l’allumage de la torche du champ gazier le 27 septembre 2000 — symboles d’un avenir rapidement compromis lorsque la seconde Intifada éclate le lendemain de la visite provocatrice d’Ariel Sharon à Al-Aqsa.
Cette désillusion nourrit son analyse de la « solution à deux États », qu’il qualifie de mirage. Évoquée dès la commission Peel après la grève palestinienne de 1936, cette idée s’est progressivement vidée de sa substance au fil des décennies, jusqu’à être ouvertement rejetée par les gouvernements israéliens récents. Pour Shawa, elle apparaît moins comme une solution viable que comme un slogan creux ayant permis de prolonger le statu quo.
Le génocide et l’esprit du sumud
La quatrième partie examine directement le génocide actuel. Shawa quitte le ton d’historien pour celui de chroniqueur de l’horreur. Il rappelle que le Hamas a baptisé son opération du 7 octobre 2023 « Le Déluge d’Al-Aqsa » (Tawafan Al-Aqsa), mais que la riposte israélienne fut un déluge bien plus dévastateur. Un vieux poète de Gaza, assis dans les ruines de sa maison à Jabalia, évoque Salah Jahin avec regret : « La guerre ne laisse pas le temps de pleurer. Elle vole vos larmes et vous laisse debout dans les décombres, essayant de se souvenir de la vie d’avant la perte. Aujourd’hui, c’est le déluge de Gaza, sans Noé. » L’ouvrage cite B’Tselem, affirmant qu’Israël commet un génocide, et présente un bilan effarant : plus de 200 000 victimes, en majorité femmes et enfants ; plus de 1 650 agents de santé tués ; plus de 240 journalistes tués ; et 2 700 familles entièrement effacées, du nourrisson au grand-parent. Shawa détaille des horreurs précises : les 335 balles tirées sur Hind Rajab, six ans, le bombardement du café Al-Baqaa où travaillaient des journalistes, et la famine des nourrissons observée par le Dr Ahmad al-Farra à l’hôpital Nasser. Pourtant, le livre ne sombre pas dans le désespoir. Le chapitre sur la résistance décrit des miracles discrets: des enfants apprenant le violon au Conservatoire Edward Said au milieu des ruines, des femmes âgées plantant des roses dans des obus usagés, des familles célébrant la vie sous des tentes de déplacés. Selon Shawa, c’est là l’essence même de la ténacité et de la résistance — la réponse de Gaza à un monde incapable d’arrêter le massacre.
Reconstruire à partir des décombres
Shawa conclut non pas par une feuille de route politique, mais par une foi profonde dans le « principe du phénix ». Il écarte les mirages d’une « Riviera » proposée par des puissances étrangères, qu’il s’agisse des projets immobiliers de Jared Kushner ou des plans de paix de Donald Trump, et affirme que seuls les Gazaouis reconstruiront Gaza. Il reconnaît l’ampleur des destructions : 60 millions de tonnes de décombres mêlés de munitions non explosées et de restes humains, 90% des infrastructures détruites, et le traumatisme d’enfants n’ayant connu que la guerre. Pourtant, il s’appuie sur l’histoire : Gaza a été ravagée par Alexandre le Grand, les Croisés, Napoléon et les Ottomans, et s’est relevée à chaque fois.
Shawa souligne également que les Gazaouis ne sont pas seuls. Les derniers chapitres décrivent une vague de solidarité mondiale inédite. À Londres, des manifestations hebdomadaires ont parfois rassemblé des centaines de milliers de personnes pour réclamer un cessez-le-feu. Des figures comme Jeremy Corbyn et Bernie Sanders ont pris position ; des artistes tels que Roger Waters, Banksy et Annie Lennox ont mobilisé leur notoriété; des clubs et supporters, du Celtic FC au Club Palestino au Chili, ont affiché le drapeau palestinien dans les stades. Même en Israël, des voix comme Gideon Levy et Ami Ayalon ont critiqué les actions de leur gouvernement. Cette solidarité s’inscrit toutefois dans un contexte de souffrance persistante : vetos américains répétés à l’ONU, flux continu d’armes et création de la controversée « Fondation humanitaire pour Gaza », perçue comme un piège pour civils affamés. Le message final est clair : le monde a peut-être abandonné Gaza, mais Gaza ne s’abandonnera pas. “Gaza a éveillé le monde” se lit comme le témoignage d’un peuple au bord de l’anéantissement, déterminé à ne pas disparaître.
* Auteur, lexicographe et chercheur – Royaume-Uni








