Abdellah Chankou
Le Maroc change à une vitesse fulgurante. En l’espace d’une génération, une société encore largement structurée par les médias traditionnels, les corps intermédiaires et les institutions classiques est entrée de plain-pied dans l’ère du smartphone, des plateformes numériques et de l’information instantanée.
C’est désormais sur les réseaux sociaux que la majorité des jeunes Marocains s’informent, débattent, s’indignent et se divertissent. TikTok, Instagram, YouTube et Snapchat sont devenus, pour beaucoup, les premiers espaces de socialisation, de construction de l’opinion et même, parfois, d’apprentissage de la citoyenneté. Cette mutation profonde redéfinit le rapport à l’autorité, au savoir, au temps et aux institutions.
Dans ce nouveau paysage, aucune institution ne peut s’estimer à l’abri des transformations. Pas même la Monarchie, qui demeure le socle historique et constitutionnel de l’État, de sa pérennité ainsi que le ciment de la cohésion nationale.
Pendant des siècles, la monarchie a puisé sa force dans la continuité, la proximité avec les territoires, une légitimité historique et religieuse, et une capacité d’adaptation remarquable aux grandes évolutions du pays et de son environnement extérieur. Cette faculté d’adaptation lui a permis d’accompagner les mutations économiques, sociales et institutionnelles sans jamais rompre avec les fondements de l’État. Mais le défi contemporain est d’une tout autre nature. Il ne s’agit plus seulement de conduire des réformes ou de lancer des projets structurants ; il faut aussi exister dans un espace numérique où l’information circule à une vitesse inédite, où des récits aux objectifs inavoués se multiplient et où les émotions priment souvent sur les faits. Il va de soi que la jeunesse connectée n’appréhende plus les institutions et la réalité politique selon les codes des générations précédentes. Elle aspire à davantage de transparence, d’interactivité, de pédagogie et de réactivité. Elle compare son quotidien à celui de jeunes vivant sur d’autres continents, suit davantage les influenceurs que les éditorialistes, et s’exprime dans des formats courts, visuels et instantanés.
Le temps long des institutions se heurte désormais au temps réel des plateformes. Cette évolution recèle autant de risques que d’opportunités. Le risque réside, comme en témoignent plusieurs affaires spectaculaires de manipulation numérique de masse, dans la prolifération des fausses informations, des campagnes de manipulation, des récits simplificateurs ou des tentatives d’instrumentalisation que favorisent les algorithmes à grande échelle. Les réseaux sociaux peuvent amplifier les tensions, déformer les réalités ou fragiliser la confiance dans les institutions lorsqu’ils deviennent la principale source d’information. Mais ils offrent également une occasion inestimable de rapprocher les institutions des citoyens, en particulier des plus jeunes. Ils permettent de mieux expliciter les politiques publiques, de valoriser les réalisations concrètes, de diffuser des contenus pédagogiques et d’ouvrir de nouveaux espaces de dialogue.
L’histoire de la monarchie est celle d’une institution qui a traversé les siècles en s’adaptant aux mutations de chaque époque.
Moins technologique que culturel, le défi suppose toutefois une communication publique qui reste à inventer, capable d’adopter, loin de la langue de bois habituelle, les codes de cette nouvelle génération sans renoncer à la rigueur. Il implique aussi une éducation aux médias, afin que les jeunes développent un esprit critique face à l’abondance d’informations, aux images et discours sortis de leur contexte et aux contenus générés par l’intelligence artificielle.
La monarchie dispose d’atouts considérables pour affronter cette nouvelle étape. Son inscription dans le temps long, sa capacité à porter des projets structurants et son rôle d’arbitre institutionnel constituent des éléments de stabilité dans un environnement régional imprévisible, souvent marqué par les crises et en proie à de multiples turbulences.
La stabilité ne saurait cependant être considérée comme un acquis permanent ou une donnée immanente ; elle a besoin d’être entretenue par une relation de confiance constamment renouvelée avec les citoyens, et tout particulièrement avec une jeunesse qui représente une part essentielle de la population. Cette confiance se nourrit de résultats tangibles : une école plus performante, un emploi digne, des perspectives d’ascension sociale, une administration plus efficace, une justice accessible, une économie innovante et des espaces d’expression responsables. À l’ère numérique, les attentes ne portent plus seulement sur les discours, mais aussi sur la qualité des politiques publiques et leur impact visible dans la vie quotidienne. Là réside le plus grand des défis.
Le Maroc s’apprête à vivre des échéances majeures, à commencer par la Coupe du monde 2030, qui placeront le Royaume sous les projecteurs internationaux. Cette visibilité offrira des opportunités considérables, mais elle exposera également le pays à une circulation encore plus intense de récits, d’images et de perceptions. Plus que jamais, la communication institutionnelle devra conjuguer authenticité, transparence et proximité.
En vérité, le véritable défi n’est pas d’entrer sur les réseaux sociaux, mais de comprendre la société qui s’y exprime. Les plateformes ne sont pas seulement des outils ; elles sont devenues un espace où se construisent les représentations du réel, les fantasmes, les attentes collectives et les formes contemporaines de la participation citoyenne.
L’histoire de la monarchie est celle d’une institution qui a traversé les siècles en s’adaptant aux mutations de chaque époque. L’ère numérique ouvre un nouveau chapitre. Sans remettre en cause les fondements de l’institution, elle invite à repenser les modes de dialogue avec une génération qui ne ressemble à aucune autre. Dans un monde où un message ou une vidéo peut faire le tour du monde en quelques secondes, la force d’une institution se mesure aussi à sa capacité à être comprise, écoutée et défendue par ceux qui construiront le Maroc de demain.








