Vague migratoire de Sebta: Les récits en eaux troubles

Les autorités marocaines ont choisi le silence face à la crise…

Ahmed Zoubaïr

La spectaculaire déferlante migratoire de ce fin juillet torride vers Sebta a provoqué un véritable électrochoc de part et d’autre de la Méditerranée, voire au-delà.

Au-delà des images choquantes de milliers de jeunes et mineurs désœuvrés tentant de rejoindre l’enclave marocaine à la nage, une autre bataille s’est jouée dans l’ombre : celle du récit.

En Espagne, les réactions politiques se sont rapidement polarisées. Comme il fallait s’y attendre, les partis de droite et d’extrême droite ont dénoncé un prétendu « laxisme » des autorités marocaines , certains allant jusqu’à accuser Rabat d’avoir volontairement laissé faire afin d’exercer une pression politique sur Madrid. Sur les réseaux sociaux, les raccourcis, les amalgames et les théories complotistes se sont multipliés comme c’est souvent le cas dans ce genre de crise , alimentant un climat de suspicion à grande échelle.

Mais la controverse ne s’est pas limitée aux deux rives du détroit de Gibraltar. Depuis Washington dont les relations avec Madrid ne sont pas au beau fixe pour les raisons que l’on sait , le département d’État a surpris plus d’un en entrant dans la danse. Dans un message publié sur X et relayé par l’AFP, il a accusé le gouvernement espagnol de Sanchez d’avoir mené des « efforts délibérés » ayant permis ou facilité l’immigration clandestine vers l’Europe, estimant que l’afflux massif de migrants à Ceuta était « la conséquence directe » de cette politique!

Quelles que soient les interprétations que suscitera cette prise de position, elle illustre une certaine réalité : la crise migratoire de Sebta a été transformée en bataille de communication, où chaque capitale tente de faire prévaloir son propre narratif qui exhale relents de l’instrumentalisation.

Pour plusieurs observateurs, cette offensive médiatique de grande ampleur ne peut rester sans réponse côté marocain . « Il est particulièrement important que nous communiquions directement avec nos amis espagnols, dans un esprit de responsabilité, de clarté et de respect mutuel. Face aux récits simplistes, aux accusations automatiques et aux théories du complot, nous devons défendre les faits, expliquer la réalité de la coopération entre le Maroc et l’Espagne et éviter que les extrêmes ne monopolisent le débat », estime l’ex-ministre Lahcen Haddad. Cette approche repose sur la certitude que lorsque la communication déserte le terrain, celui-ci est aussitôt occupé par les manipulateurs téléguidés. A un moment où les relations entre Rabat et Madrid traversent l’une des meilleures périodes de leur histoire , laisser prospérer les contre-vérités sans tenter de les contrecarrer par un contre-récit reviendrait à fragiliser des années d’efforts diplomatiques et de coopération prometteuse.

Or, force est de reconnaître que la coopération migratoire entre les deux pays est aujourd’hui l’une des plus étroites de toute la Méditerranée. Les opérations conjointes, les échanges de renseignements et les efforts des forces de sécurité marocaines ont permis, ces dernières années, de déjouer de nombreuses tentatives de traversée clandestine. Cette réalité est souvent occultée lorsque survient un épisode migratoire spectaculaire comme celui de Ceuta.

Mais une autre lecture, plus critique, émerge également. Pour certains, ce ne sont pas les observateurs ni les commentateurs qui devraient porter cette parole, mais les milieux autorisés. « Ce sont les décideurs marocains, le gouvernement en tête, qui doivent communiquer. Mais ils sont aux abonnés absents », regrette un autre observateur.

Si le silence des autorités marocaines peut révéler un certain embarras, il soulève surtout une question : est-il pour autant justifié dans une crise de cette importance ?

Au-delà des faits eux-mêmes, c’est le timing de cette crise, survenue au lendemain de la Fête du Trône, ainsi que les motivations de ceux qui l’ont provoquée ou instrumentalisée , qui méritent d’être interrogés. Sommes nous face à une guerre de positions au sein des centres de décision, à un message destiné à l’Espagne, ou à une simple convergence de circonstances exploitée par différents acteurs ?

Alors que l’émotion est forte, que les opinions publiques cherchent des explications et que les réseaux sociaux imposent leur rythme et leurs grilles de lecture tendancieuses, les responsables marocains peinent visiblement à investir l’espace médiatique avec un discours clair, construit et réactif.

Plus qu’un simple exercice d’image, la communication est devenue un instrument stratégique de l’action publique et de la diplomatie. Expliquer les faits, rappeler les efforts consentis, reconnaître les difficultés loin des formules toutes faites , répondre aux accusations lorsqu’elles sont infondées ou mués par la mauvaise foi et la volonté de nuire, tout cela participe de la défense des intérêts du pays.

Le silence, lui, n’est jamais neutre. Dans un environnement saturé d’informations et de désinformation, le mutisme laisse le champ libre aux interprétations les plus fantaisistes, qui servent souvent des agendas politiques aux motivations obscures.

La séquence de Sebta, pour affligeante qu’elle soit, rappelle qu’une crise migratoire ne se joue pas seulement sur le plan sécuritaire ou humanitaire. Elle se joue aussi sur le terrain de la communication. Et dans cette bataille du narratif, celui qui s’enferme dans le silence laisse les autres écrire son histoire. L’histoire…

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