Ahmed Zoubaïr
Après une alerte aérienne à La Mecque, l’Arabie saoudite se retrouve de nouveau au cœur de l’escalade régionale. Derrière l’affrontement avec les Houthis, une question plus large se pose : qui cherche à pousser Riyad à franchir le cap d’un engagement direct ? La guerre au Moyen-Orient vient de franchir une nouvelle ligne rouge, du moins dans la manière dont les faits sont rapportés. Mardi soir, les défenses aériennes saoudiennes ont intercepté, au sud de La Mecque, un drone qui, selon le commandement de la coalition dirigée par Riyad au Yémen, avait été lancé par les Houthis et se dirigeait vers l’espace aérien interdit autour de la ville sainte. Le drone a été détruit avant d’y pénétrer. Les Houthis ont toutefois catégoriquement démenti avoir visé La Mecque.
L’incident est d’autant plus sensible qu’une alerte de sécurité a été déclenchée à La Mecque pour la première fois depuis plusieurs années. Les autorités saoudiennes ont rappelé que la sécurité des deux Lieux saints constitue une « ligne rouge ». L’Organisation de la coopération islamique a condamné ce qu’elle considère comme une atteinte à la sacralité des Lieux saints. Mais au-delà de l’émotion légitime suscitée par la menace qui pèse sur La Mecque, une question stratégique mérite d’être posée : qui a intérêt à voir l’Arabie saoudite s’engager plus profondément dans la guerre ? Car l’affaire s’inscrit dans un contexte qui dépasse largement le Yémen. Les Houthis ont intensifié leurs attaques contre le territoire saoudien et progressé le long de la côte yéménite de la mer Rouge, jusqu’aux abords du détroit stratégique de Bab el-Mandeb. Cette voie maritime est devenue un nouveau point de tension majeur, au moment même où les perturbations dans le détroit d’Ormuz compliquent déjà les exportations énergétiques de la région.
Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est précisément réuni pour examiner la situation autour de Bab el-Mandeb ; l’ONU a alerté sur les risques pour la navigation internationale et appelé à éviter une nouvelle escalade. Le piège, pour Riyad, est évident : répondre militairement aux attaques contre son territoire est une chose ; se laisser entraîner dans une guerre régionale sans limites en est une autre. Chaque nouvelle attaque peut produire le même effet : provoquer une riposte saoudienne, qui nourrit à son tour une nouvelle offensive des Houthis, ouvrant ainsi un cycle de représailles susceptible d’élargir progressivement le conflit. La question n’est pas de savoir qui a lancé le drone. Il s’agit de connaître qui cherche à transformer l’Arabie saoudite en nouveau front militaire.
Riyad est aujourd’hui sous pression sur plusieurs fronts : sécurité de son territoire, protection de ses infrastructures énergétiques, sécurisation des routes maritimes et protection des Lieux saints. Pour les adversaires de l’Arabie saoudite, faire monter la menace jusqu’à La Mecque pourrait constituer un moyen particulièrement puissant de provoquer une réaction politique et militaire. Il faut évidemment distinguer ce qui est établi de ce qui relève de l’hypothèse. L’attribution du drone aux Houthis est affirmée par la coalition saoudienne, mais démentie par les Houthis. Rien ne permet donc, à ce stade, d’affirmer qu’un acteur tiers cherche délibérément à provoquer Riyad. Mais l’enchaînement des événements pose bel et bien cette question.
Une chose est certaine : plus le conflit s’approche des frontières saoudiennes, plus le risque augmente de voir le royaume passer du statut de puissance régionale soucieuse de préserver ses intérêts à celui de belligérant directement impliqué. Et c’est peut-être précisément ce que certains acteurs de cette guerre cherchent à obtenir.








