Le livre qui éclaire : Le consul, le sultan et la Révolution 

Fouad Benseddik, auteur du Consul réfractaire. Louis Chénier et les siens, du sultan Mohammed III à Robespierre.

Dans Le Consul réfractaire. Louis Chénier et les siens, du sultan Mohammed III à Robespierre, publié par Maha Éditions, Fouad Benseddik ressuscite une figure oubliée de l’histoire diplomatique franco-marocaine. À travers le destin mouvementé d’un consul français au Maroc au XVIIIe siècle et celui de sa famille, l’auteur explore les ressorts du pouvoir, les malentendus entre les nations et les caprices de la mémoire historique.

Jamil Manar

C’est devant un parterre de journalistes, d’intellectuels et d’amis que Benseddik a présenté mercredi 28 octobre à la librairie Porte d’Anfa à Casablanca son ouvrage très instructif. Une rencontre placée sous le signe de l’histoire et du débat, autour d’un épisode méconnu des relations entre le Maroc et la France au XVIIIᵉ siècle. L’occasion de revenir sur le destin singulier de Louis Chénier et de sa famille, à la croisée des intrigues diplomatiques et des bouleversements de la Révolution française. Avec Le Consul réfractaire. Louis Chénier et les siens, du sultan Mohammed III à Robespierre, Fouad Benseddik a réussi à  réparer un double oubli : celui d’un diplomate français longtemps prisonnier de ses préjugés à l’égard de l’empire chérifien et celui d’une famille dont la postérité a retenu certains membres pour mieux en effacer d’autres.

Publié par Maha Éditions, cet ouvrage est le fruit d’une enquête minutieuse qui croise correspondances diplomatiques confidentielles, archives familiales conservées à Carcassonne, chroniques espagnoles et marocaines, travaux de recherche et sources littéraires. Une plongée dans le XVIIIe siècle méditerranéen où les relations entre le Royaume du Maroc et les puissances européennes se négocient au gré des intérêts, des rivalités et des rapports de force.

Au cœur du récit se trouve Louis Chénier (1722-1795), consul de France au Maroc de 1767 à 1782. Ses dépêches offrent un témoignage précieux sur le règne du sultan Mohammed III, mais aussi sur les limites de la compréhension française du pouvoir chérifien. Dans ses écrits, le diplomate brosse souvent un portrait du pays et de son souverain plein de jugements péremptoires. 

Fouad Benseddik reprend ce dossier à nouveaux frais et confronte les jugements du consul aux réalités politiques de l’époque. De cette lecture croisée émerge une autre image de Mohammed III : celle d’un souverain déterminé à reconstruire l’État, à développer les ports, à reprendre les places occupées et à obtenir la libération des captifs musulmans. Sa politique étrangère obéit à une logique de souveraineté qui ne laisse guère de place aux injonctions européennes.

Sous les vérités historiques mises en  valeur par l’auteur, le Maroc de Mohammed III  n’apparaît nullement comme  un royaume passif que certains regards étrangers ont pu décrire. Bien au contraire… Le pays possède une réelle marge de manœuvre diplomatique et contraint même le  les puissances européennes à composer avec lui en s’empressant de signer des traites de paix et de commerce avec lui. 

Maroc impérial

Il fair reconnaître que le sultan sait négocier, imposer ses conditions et défendre les intérêts de son royaume et même des pays voisins.

En étant le premier chef d’Etat à reconnaitre l’indépendance des États-Unis, il inscrit  le Maroc dans les recompositions géopolitiques de son temps. Au XVIIIe siècle, le Maroc était un empire qui comptait sur l’échiquier international et faisait entendre sa voix face aux ambitions des puissances européennes. Sous le règne du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, il défendait farouchement sa souveraineté, tout en se posant en rempart contre les agressions visant les terres musulmanes. 

En filigrane, l’ouvrage de Fouad Benseddik restitue une vérité historique souvent  ignorée : celle d’un Maroc impérial, souverain et influent, qui comptait parmi les puissances avec lesquelles l’Europe devait composer. L’épisode de l’expédition française contre la régence de Tunis, en 1770, rappelé par l’auteur, en offre une illustration éloquente : le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah n’hésita pas à menacer de rompre le traité de paix conclu avec la France de Louis XV pour dénoncer son agression contre un territoire musulman. Un geste diplomatique fort qui témoigne du poids du Maroc sur la scène internationale et de sa volonté de défendre, au-delà de ses propres intérêts, la solidarité du monde musulman.

Cette position illustre le poids diplomatique du Maroc sous Mohammed III. Souverain pragmatique, ouvert aux échanges commerciaux avec les puissances européennes, il n’en défendait pas moins un principe essentiel : les relations pacifiques ne pouvaient justifier une agression contre les territoires musulmans. En agitant  la menace d’une rupture diplomatique avec Versailles , le sultan lui rappelait  que le Maroc n’était pas un acteur secondaire, mais une puissance indépendante capable de défendre ses intérêts et de peser sur les rapports de force régionaux. Cet épisode rappelle qu’au XVIIIe siècle, le Maroc était une puissance souveraine et influente, dont la diplomatie dépassait ses frontières et qui entendait défendre la solidarité du monde musulman face aux ambitions européennes.

Face à ce souverain cohérent et déterminé, Louis Chénier apparaît comme un représentant souvent désarmé devant  une vision du monde, une langue, une religion et une culture qu’il comprend imparfaitement. Son expérience révèle les ambiguïtés du métier diplomatique : observer sans toujours comprendre, négocier tout en cherchant à influencer, rendre compte d’un pays tout en le regardant à travers le prisme de sa propre culture et ses codes. D’où les jugements biaisés et  autres clichés condescendants  qui ont émaillé ses correspondances. 

L’enquête de l’auteur souligne ainsi le rôle des intermédiaires dans la construction des relations internationales. Entre informations stéréotypées , préjugés et stratégies d’influence, les malentendus peuvent peser lourd sur les relations entre deux nations. Le rappel conserve toute sa pertinence : la diplomatie ne se résume jamais aux intentions affichées de ses acteurs ; elle se joue aussi dans la manière dont chacun perçoit l’autre. Mais le livre ne se limite pas à l’histoire d’un consul et de sa mission marocaine. Il suit également les trajectoires d’une famille franco-levantine prise dans le tourbillon des bouleversements politiques et culturels de la fin du XVIIIe siècle. De Constantinople à Paris, le récit relie les destinées individuelles aux grandes ruptures de l’époque.

La Révolution française bouleverse les équilibres familiaux et politiques. Les deux fils de Louis Chénier connaissent des fortunes posthumes radicalement différentes. André, poète encore peu connu au moment de son exécution, est guillotiné en juillet 1794, quelques jours avant la chute de Robespierre. La postérité en fera une figure majeure de la poésie française, élevée au rang de martyr du génie sacrifié par la Terreur. Son frère Marie-Joseph connaît un parcours presque inverse. Dramaturge acclamé, député à la Convention et auteur du Chant du départ, il incarne une figure importante de la Révolution, notamment pour avoir voté la mort de Louis XVI. Pourtant, sa mémoire s’est progressivement effacée derrière la gloire romantique de son frère. Le destin d’Élisabeth, leur mère, retient également l’attention de l’auteur. Issue du Levant et reconnue pour sa culture, elle avait su séduire les milieux parisiens. Elle se retrouve pourtant marginalisée dans les récits ultérieurs, avant d’être à son tour déformée par la fiction. Quant à Louis Chénier, le père, sa place dans l’histoire demeure largement éclipsée par les controverses politiques et littéraires entourant ses enfants. 

Rapports de force

En restituant à chacun sa trajectoire et sa complexité, Fouad Benseddik s’attaque aux simplifications de la mémoire collective. La célébrité n’est pas toujours proportionnelle au rôle historique, pas plus que l’oubli ne traduit nécessairement l’insignifiance. Les réputations se construisent, se défont et se recomposent au gré des sensibilités politiques et des récits dominants.

Derrière cette fresque diplomatique et familiale se dessine une interrogation plus profonde : que deviennent ceux qui servent le pouvoir lorsque celui-ci change de visage ? Louis Chénier aura connu quatre univers politiques : la Porte ottomane, le Makhzen chérifien, la monarchie française et la Révolution. Renvoyé du Maroc à la demande du sultan, il découvre à ses dépens  les revers de fortune auxquels s’exposent les serviteurs de l’État lorsqu’ils perdent la confiance de leurs protecteurs.

Le livre interroge ainsi les mécanismes de la disgrâce, la fragilité des positions acquises et le poids des réseaux dans les carrières publiques. Que reste-t-il d’un homme lorsque les pouvoirs qu’il a servis se transforment ou disparaissent ? Et qui décide, finalement, de ceux que l’Histoire choisit de célébrer ou de condamner ?

Pour nourrir cette réflexion, Fouad Benseddik privilégie le croisement des sources et la confrontation des points de vue. Son approche évite de réduire le passé à une succession de grandes figures ou à une lecture rétrospective des événements. Elle fait au contraire ressortir les tensions entre les ambitions individuelles, les stratégies d’État et les bouleversements collectifs.

Docteur d’État en science politique, auteur de Syndicalisme et politique au Maroc, 1930-1956, publié chez L’Harmattan en 1990, Fouad Benseddik a également consacré une partie de sa carrière aux questions de gouvernance et de responsabilité sociale et environnementale. Cofondateur de Vigeo, agence européenne de notation dans ces domaines, puis fondateur de FBS Consulting en 2020, il poursuit parallèlement ses recherches sur l’histoire politique, sociale et diplomatique des deux rives de la Méditerranée.

Cette double familiarité avec les mécanismes du pouvoir et le travail documentaire nourrit un ouvrage où la petite histoire éclaire la grande, sans que l’une soit sacrifiée à l’autre. L’auteur montre comment une correspondance consulaire, destinée à informer les autorités françaises, peut devenir une source majeure pour comprendre les rapports de force de son époque, à condition de ne pas prendre les perceptions du diplomate pour une description objective de la réalité. L’épilogue résume cette démarche en soulignant que la politique de Sidi Mohammed ben Abdallah apparaît «plus rationnelle et plus constante que ne la jugeait Chénier ». 

Le consul, conclut l’auteur, fut moins un simple agent de renseignement qu’un agent d’influence, engagé dans les premières formes des relations contemporaines entre la France et le Maroc. Avec Le Consul réfractaire, Fouad Benseddik signe ainsi bien davantage qu’une biographie diplomatique. Son livre propose une relecture d’un moment important de l’histoire marocaine et franco-européenne, tout en interrogeant la fabrique des réputations et les oublis de la mémoire. Il rappelle surtout que l’histoire des relations internationales ne s’écrit pas seulement dans les traités et les chancelleries : elle se joue aussi dans les perceptions, les ambitions et les aveuglements de ceux qui prétendent parler au nom des nations.

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