Ahmed Zoubaïr
Le détroit d’Ormuz, cette petite chicane maritime de 50 kilomètres de large à peine, est officiellement entré dans une nouvelle ère diplomatique : celle où plus personne ne comprend plus rien, mais où tout le monde menace tout le monde avec un sérieux absolument remarquable, digne d’une réunion de copropriété autour du problème de la poubelle du hall. La nouvelle géopolitique pour les nuls est née. Merci Donald !
Depuis plusieurs jours, la planète assiste, médusée (et de plus en plus lassée ), à un spectacle géopolitique inédit : un blocus iranien des navires pétroliers, auquel répond un contre-blocus américain avec blocage des ports Iraniens. Ce dernier, nous dit-on, est destiné à débloquer le blocus initial… mais il finit surtout par bloquer encore davantage le trafic maritime. Résultat : on a désormais un blocus du contre-blocus du blocus. Si vous avez réussi à suivre, vous méritez une médaille. Et un survol d’Ormuz en first classe ! En Iran, on affirme contrôler le passage stratégique « pour défendre la souveraineté régionale ». Aux États-Unis, on explique que le contre-blocus vise à « garantir la liberté de navigation ». Traduction: les deux camps veulent exactement la même chose, c’est-à-dire que l’autre camp dégage. Le résultat concret, lui, ne se fait pas attendre : des dizaines de pétroliers immobiles, des assureurs en pleine dépression nerveuse, et des capitaines de navire qui regardent l’horizon en soupirant, exactement comme des automobilistes coincés sur l’autoroute de Casablanca un vendredi soir, sirène de la circulation en fond sonore et espoirs de dîner en famille réduits à néant. Dans cette gigantesque partie de poker maritime où chaque joueur a promis de montrer ses cartes… puis de les cacher, puis de les brûler, Donald Trump promet de « rouvrir les routes du pétrole mondial » à coups de sanctions, de destroyers et de déclarations de presse musclées, le tout ponctué de majuscules aléatoires et de virgules mélancoliques. En face, les dirigeants iraniens répondent avec des vedettes rapides, des drones et un calme presque inquiétant, comme un joueur d’échecs qui vient de renverser discrètement l’échiquier sans que l’arbitre ne s’en aperçoive.
Colère
Les marchés pétroliers, eux, oscillent désormais entre crise de nerfs et rigolade collective. Le prix du baril monte à chaque tweet, redescend après chaque démenti, puis remonte après chaque menace de représailles, puis rechute parce qu’il a plu sur Houston. Des analystes sérieux, veste cravate et regard vide, commencent même à suivre cette situation burlesque avec du popcorn et une petite larme de désespoir au coin de l’œil.
Dans plusieurs pays, les automobilistes découvrent avec colère que leur plein d’essence coûte désormais l’équivalent d’un week-end touristique à Marrakech. Certains envisagent sérieusement de se mettre au vélo, tandis que d’autres, plus pragmatiques, demandent si les chameaux ne seraient pas une alternative énergétique sous-exploitée. Après tout, ils ne consomment pas de pétrole, dorment debout, et crachent au visage des incertitudes géopolitiques. À l’ONU, les diplomates tentent toujours de comprendre qui bloque qui exactement. Une source proche des négociations (visiblement à court de café et de patience) aurait résumé la situation ainsi : « Au début, il y avait un blocus. Ensuite un contre-blocus. Puis un contre-contre-blocus. À partir du troisième PowerPoint, tout le monde a abandonné pour aller déjeuner. » Pendant ce temps, au milieu du détroit, des dizaines de pétroliers attendent. Certains équipages auraient déjà commencé à organiser des tournois de cartes, des championnats de belote et des barbecues flottants avec vue imprenable sur l’absurdité humaine. Un marin, philosophe malgré lui, aurait même déclaré : « À ce rythme-là, notre pétrole arrivera directement à l’ère électrique. On aura gagné la transition énergétique par l’ennui. »
Le plus fascinant reste sans doute cette capacité des grandes puissances à transformer une voie maritime stratégique – poumon de l’économie mondiale – en gigantesque sketch bureaucratico-militaire où chacun annonce avoir gagné, brandit un morceau de l’échiquier en signe de victoire, pendant que tout le commerce mondial est pris à la gorge, toussote poliment, puis s’effondre. In fine, personne ne sait vraiment qui contrôle le détroit. Les Iraniens disent oui. Les Américains disent non.
Les pétroliers, eux, ne disent plus rien : ils attendent la réponse des Iraniens. Une chose est sûre : le seul vrai vainqueur de cette crise reste le vendeur mondial de carburant, lequel a triplé ses marges sans rien faire d’autre que regarder les infos. Juste derrière lui, sur la deuxième marche du podium, les fabricants d’aspirine remercient chaleureusement les états-majors pour ce formidable pic de tensions. Quant au consommateur lambda, il n’a plus qu’à prier pour que la prochaine crise géopolitique éclate… devant une pompe à essence fermée. Ce sera moins hypocrite.








