Ahmed Zoubaïr
À peine les premières images de l’afflux des migrants vers Sebta avaient-elles commencé à envahir les écrans que la machine politique européenne s’était déjà emballée. Sur les réseaux sociaux, les séquences de centaines de jeunes franchissant la frontière d’un pas hésitant, parfois presque naïf, se sont muées immédiatement en carburant idéologique et identitaire. Avant même que l’on sache ce qui avait réellement provoqué ce mouvement, avant que les autorités marocaines ou espagnoles n’aient livré leurs premières analyses, la droite et l’extrême droite avaient déjà rendu leur verdict. Un jugement à l’emporte-pièce, sans preuves et sans nuance.
En France, Jordan Bardella s’est empressé à dénoncer une « submersion sans précédent » ; en Italie, Giorgia Meloni a réclamé des « mesures extraordinaires » pour « défendre les frontières de l’Europe », allant jusqu’à réclamer tout comme le Danemark et la Finlande l’exclusion de l’Espagne de l’espace Schengen. Une vieille rengaine, aussi prévisible qu’opportuniste. Ce qui est un drame humain, une tragédie collective, a été réduit en quelques heures à un argument de campagne, un slogan destiné à nourrir les angoisses en relançant les discours populistes.Une mise en scène grossière dont les migrants n’étaient plus les acteurs, mais les victimes involontaires.
Pourtant, la réalité, comme toujours, est plus complexe que les raccourcis médiatiques. La plupart de ces adolescents, poussés par des rumeurs virales et des promesses factices, ont rapidement rebroussé chemin lorsqu’ils ont compris qu’ils étaient les jouets d’un mirage numérique. D’autres, en revanche, ne reviendront jamais. Ils reposent au fond de la mer, avalés par le détroit, victimes d’un rêve qui s’est mué en naufrage.
Derrière les chiffres, il y a des noms , des vies qui basculent. Celui de Faten Ben Amar El-Azizi, jeune footballeuse du Moghreb Atlético Tétouan, qui décède en tentant de rejoindre Sebta , est devenue le symbole d’une jeunesse sacrifiée : une génération qui, faute de perspectives, a préféré braver les vagues plutôt que de se résoudre à l’inaction. Son visage rappelle que l’immigration irrégulière n’est pas une question sécuritaire, elle est d’abord une tragédie humaine. Face à pareil drame, on était en droit d’attendre des responsables européens une autre attitude : une parole de solidarité adressée à l’Espagne, un hommage aux victimes, un appel à une coopération accrue avec le Maroc, et surtout, l’ouverture d’un débat serein sur les causes profondes de ces départs – le chômage, l’effondrement des rêves, les ravages des manipulations numériques…Il n’en fut rien. À la place, nous avons assisté à une exploitation cynique de ces tristes événements, une transformation des adolescents désespérés en menace civilisationnelle, une instrumentalisation indigne de la souffrance pour servir de levier électoraliste.
L’Europe la plus xénophobe n’attendait qu’une chose : que Pedro Sánchez désigne le Maroc comme principal responsable de cette nouvelle poussée migratoire. Ce scénario aurait conforté les discours de ceux qui, à chaque crise, cherchent un bouc émissaire plutôt qu’à s’attaquer aux véritables causes du phénomène. À la suite de ces réactions hystériques, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a tenu à rappeler que « Sebta et Melilia ne font pas partie de l’espace Schengen ». Une prise de position aussi juste que courageuse, qui a le mérite de rappeler une réalité juridique souvent éclipsée par les surenchères politiques et les discours alarmistes.
Le chef du gouvernement espagnol a choisi une tout autre voie. En responsable conscient du rôle déterminant que joue le Maroc dans la lutte contre l’immigration clandestine, les réseaux de traite des êtres humains et le crime organisé transnational sous toutes ses formes, il s’est gardé de céder à la croisade anti-immigration. Au contraire, il a pointé du doigt les véritables responsables : les réseaux de passeurs qui exploitent la détresse humaine, manipulent les candidats au départ et prospèrent sur le désespoir des plus vulnérables.
Une position qui tranche avec les postures idéologiques de certains responsables européens, davantage préoccupés par l’exploitation politique du fait migratoire que par la recherche de solutions efficaces à un défi qui ne peut être relevé qu’à travers une coopération plus étroite entre les deux rives de la Méditerranée.
Cette tentative de récupération est d’autant plus scandaleuse qu’elle survient dans un climat politique européen tendu. Le gouvernement de Pedro Sánchez, qui assume une politique migratoire plus ouverte et plus pragmatique que nombre de ses partenaires, et qui s’est distingué par ses critiques courageuses de la guerre génocidaire menée par les sionistes contre les Gazaouis, l’un des rares en Europe à tenir tête à Donald Trump, est devenu une cible privilégiée des récupérateurs de la détresse humaine.
Pour les adversaires du leader socialiste, Sebta, ce morceau d’Europe anachronique situé à l’extrémité nord du Maroc, n’est pas seulement une crise migratoire : c’est une occasion rêvée de fragiliser un exécutif jugé trop progressiste, et d’alimenter le récit d’une Europe impuissante, envahie, trahie par ses propres élites.
Or, l’immigration irrégulière est un défi immense qui mérite mieux que les slogans anxiogènes, les indignations à géométrie variable et les petits calculs politiciens. Il exige de la lucidité, de la coopération et une véritable solidarité européenne. Mais au-delà du contrôle des frontières, c’est aussi la lutte contre les réseaux de trafic, la déconstruction des fausses promesses numériques, la lutte contre le désespoir social et l’absence de perspectives pour une jeunesse oubliée qu’il faut placer au cœur des réponses. Faute de quoi, les mêmes scènes se reproduiront, et les mêmes images seront recyclées, encore et encore, comme une matière première inépuisable pour les marchands de la peur et de la haine de l’Autre…








