Celui qui maîtrise les mécanismes d’amplification des réseaux sociaux détient aujourd’hui un pouvoir d’influence redoutable…
Jamil Manar
Dans son communiqué de dimanche 2 août, le ministère de l’Intérieur affirme que les premières analyses menées après la vague migratoire phénoménale vers Sebta et Melilla montrent que celle-ci ne relève ni d’un mouvement spontané ni d’un simple concours de circonstances. Selon les services de M. Abdelouafi Laftit, ces événements sont le résultat de la convergence de plusieurs facteurs, au premier rang desquels figurent l’exploitation malveillante des réseaux sociaux, la diffusion de fausses informations, l’action des réseaux de traite des êtres humains ainsi que des interprétations erronées de dispositions juridiques et administratives, ayant entretenu l’illusion d’un accès facile aux présides marocains, sans risque ni conséquences juridiques.
Ces révélations viennent confirmer que l’espace numérique est devenu un théâtre d’opérations où la désinformation, les campagnes d’influence et les manipulations algorithmiques peuvent produire des effets ravageurs sur le terrain, jusqu’à provoquer des mouvements de foule d’une ampleur exceptionnelle.
Dans ce contexte, la crise migratoire de Sebta constitue une démonstration stupéfiante de la puissance des algorithmes à l’ère de la virtualité. Qu’il s’agisse d’une campagne coordonnée ou d’une propagation virale de contenus, une évidence s’impose : celui qui maîtrise les mécanismes d’amplification des réseaux sociaux détient aujourd’hui un pouvoir d’influence inédit et redoutable. En quelques heures, il a la capacité de façonner des récits, d’exploiter les émotions, de susciter des déplacements de population et de pousser des milliers de personnes à agir dans la même direction.
Ce comportement de Panurge met également en lumière le manque d’esprit critique chez ces milliers de candidats au départ, qui ont mordu à l’appât de la manipulation numérique sans prendre la peine de vérifier la crédibilité des contenus dont ils étaient la cible.
Cette vulnérabilité face à la désinformation renvoie quelque part aux limites du système éducatif national dans le développement de l’esprit critique, du discernement et de l’éducation aux médias, pourtant devenus indispensables de nos jours.
En somme, le champ de bataille du XXIᵉ siècle n’est plus cantonné seulement au terrestre, maritime ou aérien ; il englobe aussi et surtout le numérique. Les réseaux sociaux ayant été transformés en territoires où se mènent dans l’ombre des guerres d’influence capables de conditionner les opinions publiques, de fragiliser des États, de créer des tensions diplomatiques ou de favoriser des opérations de déstabilisation. À l’ère de l’intelligence artificielle, les algorithmes agissent comme des instruments de puissance. Les États qui ne prennent pas la pleine mesure de cette révolution risquent de voir leur souveraineté informationnelle fragilisée par des acteurs malintentionnés capables, via de faux comptes, de transformer un simple message viral en phénomène de masse.
Plus que jamais, la séquence de Sebta rappelle que la sécurité d’un pays ne consiste pas seulement à protéger ses frontières terrestres. Cela suppose aussi de renforcer sa résilience numérique, de développer l’esprit critique des citoyens et de faire de l’éducation aux médias une priorité stratégique. Cette guerre cognitive constitue l’un des défis majeurs de notre époque. Face à elle, le meilleur rempart demeure le sens du discernement, l’éducation aux médias et la vérification des informations avant de les partager.
La séquence sebtaouie rappelle également que la manipulation numérique de masse n’est pas un phénomène isolé. Les appels du mouvement « Gen Z » d’octobre 2025, largement relayés par des comptes anonymes ou difficilement identifiables, dont certains semblaient opérés depuis l’étranger, avaient déjà illustré la capacité des plateformes numériques à mobiliser rapidement des milliers de personnes autour de mots d’ordre viraux. Sans préjuger de l’origine ou des intentions de ces campagnes, ces épisodes témoignent d’une même réalité : les réseaux sociaux sont devenus des terrains privilégiés des opérations d’influence, où des acteurs peuvent exploiter les algorithmes pour amplifier des récits, orienter les comportements collectifs et mettre sous tension les institutions. Dans ce nouvel ordre informationnel, la maîtrise des algorithmes représente un enjeu stratégique de souveraineté, au même titre que la défense des frontières ou la sécurité nationale.








