Entré au PAM sans briguer la députation à laquelle il renoncé, le ministre du Budget sortant s’est imposé comme la figure centrale de la campagne du parti.
Ahmed Zoubaïr
Il a longtemps parlé le langage des chiffres. Le voici désormais plongé dans celui de la politique. Fouzi Lekjaa, nouveau venu au PAM, n’a pas besoin d’être candidat à la députation pour entrer en campagne. Et pas seulement pour le PAM. En rejoignant le bureau politique du parti du tracteur et en lançant sa plateforme « Fouzi Lekjaa en clair », le ministre du Budget sortant inaugure une nouvelle séquence de son parcours : celle d’un homme qui veut désormais parler politique, directement et sans filtre, aux Marocains. Son message tient en quelques mots : parler vrai, reconnaître ce qui n’a pas marché et s’attaquer aux problèmes qui préoccupent directement les Marocains. Et au premier rang de ces problèmes, figure évidemment le pouvoir d’achat.
Un choix qui n’a rien d’anodin pour celui qui, en tant que ministre du Budget, a été au cœur de la mécanique financière du gouvernement. Son choix est d’ailleurs révélateur. Lekjaa ne cherche pas à construire son entrée en politique autour d’un grand discours idéologique. Il part du concre : le prix de la viande, le coût de la vie, l’emploi des jeunes, l’école, la formation et, surtout, le pouvoir d’achat. Autrement dit, il s’adresse au Marocain pour qui les grands agrégats macroéconomiques restent des chiffres abstraits, quand le porte-monnaie et les multiples factures à payer sont, eux, une réalité bien tangible.
Double qualité
Cette démarche n’est pas anodine. Elle semble également avoir laissé sa marque sur le discours du parti, qui fait du pouvoir d’achat l’un des axes centraux de son programme. Une inflexion qui ressemble fort à une tentative de reprendre politiquement la main une question devenue explosive dont est tributaire la paix sociale : comment faire en sorte que la croissance, les investissements et les grands projets se traduisent enfin dans le portefeuille des ménages démunis ?
Profil singulier, Lekjaa connaît particulièrement bien cette équation. Ministre chargé du Budget, il maîtrise les ressources et les contraintes de l’État. Mais son parcours personnel lui donne aussi une autre légitimité : celle d’un enfant de Berkane, issu du peuple, qui a gravi les échelons jusqu’aux plus hautes responsabilités administratives et sportives. Un parcours qui nourrit, auprès d’une partie de l’opinion, la réputation d’un homme qui connaît les réalités du terrain et d’un technicien qui maitrise les comptes de l’État. Une double qualité qui peut être décisive électoralement.
Fouzi Lekjaa n’hésite d’ailleurs pas à hausser le ton lorsqu’il estime que les mécanismes publics ne produisent pas les effets attendus. Sa passe d’armes visant le RNI autour du prix du mouton et ses attaques contre les « frakchias », qu’il avait qualifiés de « terroristes » lors d’un meeting a Fkih Ben Saleh le 27 août pour avoir, selon lui, gâché la fête du sacrifice avec des prix exorbitants, en sont une illustration spectaculaire.
Derrière la formule choc, le message politique se veut plus sérieux: les aides publiques, les exonérations et les efforts budgétaires de l’État ne peuvent avoir de sens si le consommateur n’en voit pas la couleur. Le RNI, parti-locomotive de l’exécutif-sortant, en prend ainsi pour son grade. C’est là que se situe peut-être le véritable apport de Lekjaa au PAM : contribuer à faire passer le parti d’un discours institutionnel à un discours beaucoup plus directement connecté aux frustrations quotidiennes. Et sa plateforme « Fouzi Lekjaa en clair » participe de cette stratégie : expliquer, répondre, reconnaître les erreurs et donner le sentiment d’une parole politique moins formatée.
Lekjaa assume même une forme de droit d’inventaire sur l’action gouvernementale, tout en rappelant les limites de sa propre responsabilité en tant que ministre du Budget.Une position politiquement habile : ne pas renier son passage au gouvernement, mais ne pas en porter seul les ratages. Son autre cheval de bataille est la jeunesse. Des centaines de milliers de jeunes sortent encore du système éducatif sans qualification suffisante pour accéder à l’emploi ou à une formation adaptée. Pour Lekjaa, il ne s’agit pas seulement d’un problème social : c’est une question de création de valeur et donc de modèle de développement.
Le paradoxe de cette nouvelle aventure est qu’il a choisi de ne pas briguer, à ce stade, un siège parlementaire le 23 septembre. Mais cela pourrait précisément renforcer son rôle national : ne pas être enfermé dans une circonscription, mais devenir l’un des principaux visages de la campagne du PAM et pourquoi pas le futur chef du gouvernement. Reste la question qui fâche : le PAM appartient lui-même à la majorité sortante. Il ne peut donc pas découvrir aujourd’hui les difficultés du pouvoir d’achat comme s’il les découvrait depuis les bancs de l’opposition.
C’est toute l’ambiguïté et peut-être tout le pari de Lekjaa. Faire campagne sur les problèmes d’un Maroc dont il a contribué, en tant que membre du gouvernement, à gérer les ressources. S’il parvient à convaincre que cette nouvelle parole ne relève pas seulement du virage électoral mais d’une volonté réelle de corriger le tir, il peut devenir un formidable accélérateur pour le PAM.
Car le scrutin du 23 septembre pourrait finalement se jouer sur une question beaucoup plus simple que les programmes : qui saura parler au Marocain qui, chaque jour, compte ses dirhams avant de remplir son panier ? Et sur ce terrain-là, Lekjaa entend manifestement peser de tout son poids. S’il parvient à incarner cette nouvelle bataille autour du pouvoir d’achat, le PAM pourrait disposer d’un argument de poids pour viser la première place lors du scrutin du 23 septembre.








