Bataille législative : Talbi Alami, Lekjaa et la peur du 23 septembre

Rachid Talbi Alami, l’erreur de trop ?

Dans un enregistrement qui a mystérieusement fuité  attribué au président RNI du Parlement commet une attaque frontale contre le ministre du Budget et sa nouvelle formation le PAM. Tout en  laissant transparaître son propre désarroi et celui d’un parti qui a compris que sa centralité dans les futures équations gouvernementales est devenue moins évidente…

·Ahmed Zoubaïr

Il fallait bien un peu de piquant pour réveiller un été politique jusque-là aussi morne qu’un ciel hivernal. Une mystérieuse fuite sonore, surgie des coulisses du Bureau politique du RNI du 25 août , est venue subitement troubler cette torpeur : l’intervention du président du Parlement  Rachid Talbi Alami, enregistrée à son insu par un ami qui lui veut du bien  puis diffusée dans des circonstances qui restent à éclaircir, offre une séquence aussi croustillante que inattendue. À quelques semaines des législatives du 23 septembre, cette bande-son destinée à rester confidentielle remet soudain le RNI, ses tensions et ses petites frustrations au centre du jeu. De quoi rappeler qu’en politique marocaine, même lorsque tout semble dormir, les micros, eux, continuent parfois de parler…

Il paraît que le pouvoir ne rend pas seulement aveugle. À en juger par  le contenu de cette vidéo , il peut aussi donner le vertige, voire même faire perdre le sens de la mesure. Manifestement très préoccupé par l’état de son parti et surtout par son propre sort politique, l’homme de Tétouan  s’y livre à une tirade qui en dit long sur la fébrilité ambiante. Les défections s’accumulent, les équilibres se fissurent et, comme souvent lorsque la maison commence à trembler, on cherche d’abord le coupable à l’extérieur. Et le coupable idéal est tout trouvé : Fouzi Lekjaa et le PAM qu’il vient de rejoindre.

À écouter Talbi Alami, le PAM serait devenu une sorte de machine diabolique lancée à l’assaut du RNI, multipliant les « pressions », débauchant les cadres et orchestrant une vaste opération de déstabilisation. Il ne manquerait plus que les lunettes noires et la musique de film d’espionnage.« Tout le monde en veut au RNI », lance-t-il en substance. Une phrase qui traduit surtout une curieuse conception de la politique : quand les militants restent, c’est la fidélité ; quand ils partent, c’est forcément une conspiration.

Mais le meilleur arrive lorsqu’il évoque le ministre sortant du Budget et patron de la FRMF, présenté avec une ironie à peine voilée comme le fameux « Al Mahdi Al Montdhar », le Messie que tout le monde attend. Derrière la plaisanterie, difficile de ne pas percevoir une vive inquiétude, voire un certain désarroi : voir apparaître un nouveau centre de gravité politique susceptible de bouleverser l’ordre politique établi et qui expire le 23 septembre prochain. Et c’est là que le pouvoir  commence à rendre fou…

Tout a sa verve, Talbi Alami est allé jusqu’ à interpeller  le président du parti Mohamed Chouki, un ancien PAM en lui demandant indirectement de faire preuve de courage politique et de prendre des positions fortes , même si cela doit coûter des sièges au parti. Faut-il en déduire que M. Talbi Alami  reproche  au chef – qui s’est finalement exécuté en rendant public un communiqué  virulent à l’égard du PAM–  de ne pas en avoir  ( lire encadré) ?  Perdre des élus deviendrait donc presque un acte héroïque. Une deuxième place aux élections du 23 septembre ? Pas une catastrophe, explique-t-il. Au contraire : elle permettrait au RNI de « poser ses conditions » avant d’entrer au gouvernement! 

Voilà une manière particulièrement élégante de transformer la crainte d’une défaite en stratégie de marchandage.  Mais c’est surtout sur le ministère des Finances que la tirade alamienne devient savoureuse. Lekjaa ne l’aura jamais , décrète Talbi Alami. Le portefeuille reviendra à « sa propriétaire  Lalla Nadia » [ l’actuelle titulaire du département Nadia Fettah Alaoui] : comme si le ministère des Finances était un bien familial, avec titre foncier et droit de propriété imprescriptible! 

À ce stade, les Marocains peuvent se demander si l’on parle encore de politique gouvernementale ou d’un inventaire patrimonial. Mais derrière cette assurance affichée se profile en fait une peur réelle et diffuse,  la peur de voir les cartes rebattues.

Le RNI semble ainsi découvrir une vieille règle de la politique : lorsqu’un parti commence à perdre ses élus pour diverses raisons, ce ne sont pas les gesticulations désespérées  qui arrêtent l’hémorragie. Et lorsque l’allié d’hier devient le nouveau préféré des maîtres des alliances et des arbitres des équilibres politiques,  il ne suffit pas de le diaboliser pour qu’il perde sa nouvelle attractivité. 

Quant à l’appel final de Talbi Alami à « stopper » les défections, il ressemble moins à un ordre de bataille qu’à un cri lancé depuis le pont d’un navire qui commence à prendre l’eau. Le pouvoir rend fou, dit-on. Parfois, il suffit d’une vidéo qui fuite pour comprendre à quel point.

Talbi  Alami dont le parcours n’est pas exempt de reproches et de controverses a peut-être commis, face à Lekjaa, l’erreur de trop : celle qui transforme une posture de défi en fragilité politique.


C’est la guerre ouverte après avoir été larvée  entre le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti authenticité et modernité (PAM). Dans un communiqué daté du mardi 25 août, le bureau politique du RNI a lâché une charge cinglante contre son allié-encombrant, dénonçant des manœuvres de débauchage dignes d’un marché de dupes. Mais derrière cette indignation théâtrale, une question se pose  : assiste-t-on vraiment à un conflit de principes, ou simplement à une foire d’empoigne entre deux caïds du système ?

Car il faut bien le dire : le PAM,  qui sent que le vent du pouvoir souffler dans ses voiles,  est en proie à une fièvre de recrutement effrénée, une course au corps électoral qui révèle son unique obsession : Arriver en tête de la course législative pour décrocher la timbale – à savoir la chefferie du “gouvernement  du mondial “. Et pour cela, tous les moyens sergents-recruteurs , transformant les élus en vulgaires pièces de monnaie dans une partie de monopoly politique.

Le RNI, lui, se drape dans sa vertu offensée. Il dénonce pêle-mêle les tentatives d’approche visant ses parlementaires, ses élus locaux, jusqu’à un membre de son propre bureau politique. Il cite même une liste de transfuges potentiels – Abdelhay Hartoun, Mohamed El Joumani, Zineb Simou, Othmane Badel, Manal Badel, Bouchra El Ouardi, Abdelhafid El Mekouti, Abdelkader El Hadouri – comme s’il déroulait un chapelet de traîtres. Mais franchement, de quoi s’étonne-t-on ? Au Maroc , tout le monde sait, y compris les plus naïfs que les étiquettes politiques sont des habits de carnaval que l’on enfile ou retire selon l’air du temps.

Le parti de la colombe tonne contre une « contradiction flagrante » entre les beaux discours sur l’intégrité et les pratiques de terrain. Mais en quoi  le RNI diffère fondamentalement de son  allié de la veille . Idées ? Programmes ? Projets de société ? Que nenni ! Au Maroc, contrairement à ce que le RNI voudrait nous faire gober, il n’existe aucune compétition d’idées ni de visions alternatives. Les partis sont interchangeables, clones fatigués d’un même logiciel de pouvoir, où le programme n’est qu’un faire-valoir – un pensum électoral que personne ne lit, encore moins ne met en œuvre.

Au fond, la seule compétition qui vaille vraiment, celle qui fait suer les caciques et trembler les apparatchiks, c’est la course aux sièges parlementaires. Une ruée vers les postes , où chaque parti cherche à décrocher le maximum de mandats, par tous les moyens pour s’assurer une place au soleil du gouvernement. Car au final, et c’est là la seule vérité  de la politique à la marocaine : une fois les urnes remisées, tout le monde peut s’allier avec tout le monde. RNI, PAM, PJD, Istiqlal, MP, UC…: ils finiront tous pour monter une majorité bénie autour de la même table en se congratulant comme si de rien n’était.

Alors, ce conflit  entre le RNI et le PAM, cette « opposition directe sur les règles du jeu » que le premier brandit comme un étendard, n’est qu’une querelle de chiffonniers. Une pantomime destinée à masquer l’essentiel : l’absence totale de clivage idéologique, la vacuité des débats, et la soif viscérale du pouvoir qui réduit la politique et les élections à une simple comptabilité électorale.

Dans son communiqué, le RNI assure qu’il ne répondra pas par les mêmes méthodes, qu’il s’en remettra à son bilan, son programme, ses cadres. Belle posture, mais qui sonne creux. Car dans cette foire d’empoigne, la confiance des électeurs n’est qu’un argument de plus – un alibi commode pour ceux qui savent pertinemment que le vrai combat n’a jamais été celui des idées, mais celui des places.
Mais ne nous y trompons pas : cette hostilité affichée n’a rien de nouveau. Depuis la création du PAM en 2008, les deux formations n’ont jamais entretenu de liens cordiaux, le jeune parti cherchant inlassablement à dominer le vieux RNI – né dans les années 70 –, voire à le phagocyter par une stratégie d’absorption systématique. Pourtant, aussi âpre soit leur affrontement aujourd’hui, rien ne les empêchera demain d’enterrer la hache de guerre et de gouverner de nouveau main dans la main, sans la moindre gêne, comme si ce différend n’avait jamais existé. Car dans ce monde politique trouble et troublant où les principes sont des variables d’ajustement, les retrouvailles post-électorales sont toujours plus fortes et surtout rentables que les rancœurs  du moment.

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