Derrière des intitulés qui sonnent savants, des formations aux contours juridiques parfois nébuleux et des promesses professionnelles qui mériteraient un bon détartrage : l’Ordre national des médecins dentistes tire la sonnette d’alarme. Et cette fois, ce n’est pas pour une simple carie.
Laila Lamrani
L’Ordre national des médecins dentistes a décidé de hausser le ton face à la multiplication de formations affichant des appellations aussi séduisantes que « hygiéniste » ou « denturologue ». Des intitulés qui ont de quoi rassurer le client — pardon, le futur professionnel — mais dont le statut juridique, la reconnaissance des diplômes et surtout l’étendue réelle des compétences ne seraient pas toujours d’une limpidité exemplaire. Le problème ne porte pas sur une querelle de terminologie entre spécialistes de la molaire et de la prémolaire. Il touche à quelque chose de beaucoup plus sérieux : la santé publique et la sécurité des patients. L’Ordre met également en garde les étudiants, leurs familles et les prothésistes dentaires contre des formations présentées sous un habillage professionnel parfois plus convaincant que leur véritable assise juridique.
Confusion
Car un certificat, même joliment imprimé, encadré et remis lors d’une cérémonie avec applaudissements, ne constitue pas automatiquement une autorisation d’exercer. Dans les professions de santé, le diplôme n’est pas un simple accessoire de communication : il ouvre — ou n’ouvre pas — des droits précisément définis par la loi. Avant de sortir le chéquier, l’Ordre invite donc les candidats à vérifier cinq choses essentielles : le statut juridique de l’établissement, la reconnaissance de la formation, la valeur légale du diplôme délivré, les compétences auxquelles il donne réellement accès et les conditions légales d’exercice.
Les exemples cités par l’Ordre donnent matière à vigilance. À Casablanca, un établissement privé de formation professionnelle continuerait à promouvoir certaines formations malgré une décision administrative ordonnant sa fermeture ainsi que le retrait de son autorisation ou de son statut juridique, selon le communiqué de l’Ordre. À Sidi Slimane, une structure se présentant comme une « académie » proposerait de son côté des « formations qualifiantes ». Une terminologie suffisamment flatteuse pour entretenir, selon l’Ordre, la confusion chez certains prothésistes dentaires qui pourraient croire qu’un passage du laboratoire à la bouche du patient serait désormais possible : prises d’empreintes, pose de prothèses et autres actes compris.
Or, la bouche du patient n’est pas un champ d’expérimentation. Intervenir directement sur un patient n’est pas un simple prolongement manuel du travail de prothésiste. Il s’agit d’actes de santé qui peuvent avoir des conséquences sur la sécurité et l’intégrité des personnes. La médecine dentaire exige une formation spécifique de six années dans une faculté de médecine dentaire et s’exerce dans un cadre juridique qui définit les compétences, les responsabilités et les actes autorisés. Une enseigne baptisée « académie », un titre étranger, un certificat en papier glacé ou une campagne savamment calibrée sur les réseaux sociaux ne suffisent pas à transformer une formation privée en qualification médicale reconnue. Sur Instagram, tout le monde peut avoir l’air diplômé. Dans un cabinet dentaire, c’est une autre affaire.
L’Ordre rappelle ainsi que toute formation dans le domaine de la santé bucco-dentaire doit s’inscrire dans le cadre légal et réglementaire. Elle doit notamment préciser clairement ses objectifs, son contenu et ses débouchés, sans entretenir de confusion entre une formation professionnelle et l’exercice de la médecine dentaire. Surtout, aucun cursus, diplôme ou certificat ne devrait laisser entendre qu’il permet d’accomplir des actes réservés aux médecins dentistes. Derrière cette exigence, il y a évidemment la protection des étudiants contre les promesses trompeuses. Mais il y a surtout celle du patient, qui ne doit pas découvrir sur son fauteuil que la personne qui intervient dans sa bouche est un charlatan… L’Ordre appelle enfin les pouvoirs publics, ainsi que les instances législatives et exécutives, à faire de l’encadrement des métiers liés à l’assistance dentaire et à la fabrication des prothèses, ainsi que de leurs filières de formation, un chantier prioritaire de la réforme du système de santé. Il se dit prêt à travailler avec les départements concernés et les institutions chargées de l’enseignement et de la formation afin de clarifier le statut juridique de ces cursus et de lutter contre les pratiques de santé exercées en dehors du cadre légal. Parce qu’en matière de santé, le flou n’est jamais une spécialité médicale. Et lorsqu’il s’installe dans la bouche des patients, il peut coûter beaucoup plus cher qu’une simple carie.








