Les éleveurs de poulets de chair tirent la sonnette d’alarme après un effondrement historique des prix à la production. Entre surproduction, dysfonctionnements du marché et théories nutritionnelles virales qui sèment le doute chez certains consommateurs, la filière avicole nationale traverse une crise dont elle peine encore à identifier l’origine.
Ahmed Zoubaïr
La filière nationale du poulet traverse une zone de fortes turbulences. Les éleveurs vendent à perte, les consommateurs continuent de payer leur poulet à un prix jugé très bas ( entre 11 et 12 DH le kilo) et, entre les deux, un marché qui semble avoir perdu toute logique.

À ce rythme, certains finiront peut-être par se demander si le marché n’a pas suivi les prescriptions du fameux médecin égyptien devenu viral sur les réseaux sociaux, celui qui exhortait les internautes à bannir le poulet et les œufs de leur alimentation au motif qu’ils seraient nocifs pour la santé. Une consultation gratuite qui aura, au moins, eu le mérite d’alimenter les conversations…Reste à savoir dans quelle mesure elle a réellement refroidi l’appétit des consommateurs. Car, à ce stade, rien ne permet de l’affirmer. Les éleveurs, eux, préfèrent chercher les causes de leur naufrage ailleurs.
L’Association nationale des éleveurs de poulets de chair tire la sonnette d’alarme et réclame l’ouverture d’une enquête indépendante sur la gestion de la filière. Selon elle, le secteur est victime de dysfonctionnements profonds qui mettent en péril des milliers d’exploitations.
Les chiffres donnent le vertige. Produire un kilogramme de poulet coûte aujourd’hui entre 15 et 17 DH, alors que les éleveurs sont contraints de le vendre entre 7 et 9 DH seulement, explique Mohamed Abboud, président de l’association. Pendant ce temps, le consommateur continue de l’acheter entre 12 et 15 DH selon les régions. Une équation où tout le monde semble perdre… sauf peut-être quelques intermédiaires. Mais aussi les consommateurs qui ne sont pas fâchés avec la chair blanche. Sur ce plan, le poulet sauve en quelque sorte le pouvoir d’achat malmené par les prix élevés des viandes rouges ( lire encadré ). Pour les professionnels, la crise ne saurait être réduite à un simple contrecoup de l’Aïd Al-Adha ou à une baisse saisonnière de la consommation. Ils dénoncent surtout une absence chronique de régulation du marché.
Le principal déséquilibre résiderait dans une production devenue incontrôlée. Chaque semaine, près de 15 millions de poussins seraient mis sur le marché, alors que la consommation nationale n’en absorberait qu’environ 9 millions. Le résultat est implacable : des excédents qui s’accumulent, des prix qui s’effondrent et des élevages qui s’enfoncent dans le rouge. L’association interpelle les pouvoirs publics et les instances professionnelles afin qu’une évaluation approfondie soit menée. Elle réclame que toute la lumière soit faite sur les mécanismes ayant conduit à ces déséquilibres et sur ceux qui en tirent réellement profit. À défaut de mobiliser les services d’enquête classiques, certains seraient presque tentés de confier le dossier à… Interpoule, tant le mystère est épais. Car entre des éleveurs qui vendent à perte, des consommateurs qui se régalent avec des prix très bas et des intermédiaires qui semblent toujours bien se porter, il y a sans doute un renard qui écoute soigneusement les projecteurs.
Parmi ses propositions figurent le recensement des petits éleveurs afin de leur permettre d’accéder directement aux aides publiques, ainsi que l’exonération de la TVA sur les aliments destinés à l’aviculture, dans l’espoir de réduire des coûts de production devenus insoutenables. À défaut d’une intervention rapide, préviennent les professionnels, c’est toute une filière qui risque d’y laisser des plumes. Et si les vidéos virales peuvent parfois influencer les habitudes alimentaires, ce sont surtout l’absence de régulation, la surproduction et les défaillances structurelles qui semblent aujourd’hui avoir envoyé le marché du poulet… au tapis en lui faisant battre de l’aile côté prix…
Question d’offre ?
À première vue, cet effondrement des prix pourrait presque être interprété comme une bonne nouvelle. Il témoigne d’une abondance de l’offre et d’un marché correctement approvisionné. Après tout, ce n’est jamais l’abondance qui fait grimper les prix, mais bien la rareté. La démonstration est d’ailleurs faite, en creux, par le marché des viandes rouges, où les prix continuent de défier les mesures de soutien et les incitations publiques. Malgré les importations, les aides et les exonérations, le consommateur attend toujours la baisse annoncée.
Dès lors, une question s’impose : pourquoi le marché du poulet réagit-il aussi brutalement à l’excès d’offre, alors que celui de la viande rouge semble imperméable aux mécanismes classiques de la concurrence ? De quoi alimenter les soupçons de ceux qui estiment que, dans certaines filières, une poignée d’opérateurs est en mesure de faire la pluie et le beau temps… et surtout la pluie sur le portefeuille des consommateurs.








