Viandes rouges : Les “Frakchias” ont de l’avenir

Un bœuf brésilien dans les rues de Rabat après avoir échappé à un importateur…

Face à une viande devenue un produit de luxe, Aziz Akhannouch brandit de nouveau son arme favorite: la suspension des droits de douane. 

Ahmed Zoubaïr

Cette mesure ressemble à un ultime os à ronger pour tenter de calmer un marché où les prix continuent de jouer les gros bœufs. Entre mise en cause de la sécheresse, conjoncture mondiale et accusations de désinformation, le chef du gouvernement a livré son plaidoyer… sans convaincre totalement une opinion qui voit surtout son panier se faire hacher menu. Pour sa dernière séance mensuelle de questions de politique générale de la législature devant la Chambre des conseillers, Aziz Akhannouch a choisi un ton apaisé. Une sérénité qui contrastait avec l’ambiance de l’hémicycle, paré des couleurs des Lions de l’Atlas. Tous les parlementaires avaient revêtu une écharpe aux couleurs nationales en hommage à la qualification historique du Maroc face aux Pays-Bas. Tous… sauf le chef du gouvernement, qui a préféré rester en costume-cravate plutôt qu’en mode supporter.

Mais le véritable match ne se jouait pas sur les gradins de la politique. Il se dispute toujours dans les boucheries. Face à l’envolée persistante des prix de la viande rouge, le gouvernement envisage de sortir une nouvelle fois l’artillerie lourde : la suspension des droits de douane sur les importations de bovins et de viande si la situation l’exige. L’objectif déclaré est de faire baisser les prix en augmentant l’offre et en rééquilibrant un marché devenu particulièrement tendu. Une manière, selon Aziz Akhannouch, de protéger le pouvoir d’achat des ménages sans céder aux petits calculs politiques.

Autrement dit, lorsque le marché devient trop « saignant », le gouvernement promet de le mettre… à la diète fiscale. Le chef du gouvernement a rappelé que le Maroc ne compte plus que 2,1 millions de bovins, contre près de 3 millions il y a quelques années. Une véritable cure d’amaigrissement imposée, selon lui, par six années successives de sécheresse, auxquelles se sont ajoutées l’explosion des prix des aliments pour bétail, des coûts de transport et de l’énergie. Résultat : les éleveurs peinent à reconstituer leurs troupeaux tandis que les consommateurs voient les prix prendre l’ascenseur.

Pour justifier cette situation, Aziz Akhannouch a invoqué les contraintes du contexte international. À l’en croire, le prix mondial de la viande rouge a progressé de près de 190 % en six ans, soit une hausse moyenne d’environ 32 % par an. Une inflation qui, selon l’exécutif, dépasse largement les frontières nationales. Reste que pour les ménages, la facture fait très mal : le kilogramme de viande dépasse désormais allègrement les 140 dirhams, transformant le jarret, le fameux mlej en tajine, en véritable plat de fête exceptionnel. À ce rythme, plaisantent certains consommateurs, le boucher finira par proposer des crédits à la consommation avec chaque entrecôte. 13 milliards ? « De la désinformation» Le chef du gouvernement a profité de la tribune parlementaire pour répondre aux critiques selon lesquelles 13 milliards de dirhams auraient été dévorés par le soutien soutien des importations qui aurait profité largement aux fameux frakchias… Pour Aziz Akhannouch, ce chiffre relève tout simplement de la désinformation, arguant qu’aucune disposition de la loi de finances ne prévoit une telle subvention et que l’État ne finance pas les importations de viande, même s’il peut en faciliter l’entrée en supprimant temporairement les droits de douane. Une nuance juridique qui peine toutefois à convaincre une opinion publique davantage préoccupée par le prix affiché chez le boucher que par les subtilités budgétaires.

Le chef du gouvernement a, en revanche, dressé un tableau beaucoup plus flatteur de plusieurs filières agricoles. Les légumes affichent une production moyenne de 8,1 millions de tonnes, en hausse de 9 %. Malgré cette bonne récolte, les prix au marché de la tomate ou de ja pomme de terre ne sont pas donnés… Les agrumes, quant à eux, atteignent 1,9 million de tonnes, les dattes 160 000 tonnes (+55 %), tandis que la récolte céréalière devrait culminer à 90 millions de quintaux, contre une moyenne de 55 millions auparavant. L’oléiculture retrouve également des couleurs avec 2 millions de tonnes d’olives et 600 000 tonnes d’huile d’olive, alors que la production de viandes blanches atteint 820 000 tonnes. Autant de chiffres qui témoignent d’une amélioration de nombreuses filières… mais qui ne suffisent pas encore à faire redescendre la pression sur le marché de la viande rouge.

Un gouvernement sur le gril

À quelques semaines de l’expiration du mandat de son gouvernement, Aziz Akhannouch joue gros sur ce dossier hautement sensible. Car si les statistiques agricoles peuvent nourrir les discours, elles ne remplissent pas les assiettes. Et pour beaucoup de Marocains, la seule question qui compte est la suivante : le gouvernement parviendra-t-il enfin à désosser la flambée des prix, ou continuera-t-il simplement à mettre un pansement sur un marché qui reste, lui, à vif ? Le véritable défi ne sera pas de suspendre quelques droits de douane, mais de reconstruire un cheptel décimé. Le prochain gouvernement découvrira vite qu’on ne reconstitue pas un élevage à coups de décrets, pas plus qu’on ne nourrit durablement un pays avec des importations. L’addition, elle, est déjà trop salée.


Au-delà des bovins, la question des importations d’ovins pourrait rapidement revenir sur la table. Fête du sacrifice oblige qui a vu le sacrifice de quelques millions de têtes. Ce qui a inévitablement pesé sur les effectifs disponibles qui ne doivent pas dépasser les 7 millions de béliers malgré des chiffres supérieurs avancés par la tutelle. Dans ce contexte, la reconstitution du cheptel ovin nécessitera du temps, tandis que la demande du marché demeure soutenue. Si les tensions persistent sur les prix et sur l’offre, le gouvernement pourrait être amené, là aussi, à recourir aux importations afin d’éviter une nouvelle flambée des prix et de garantir l’approvisionnement du marché.

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