Mondial 2026 : Ouahbi face à ses choix

Mohamed Ouahbi surprendra-t-il ses adversaires comme l’a fait son prédécesseur au Qatar ?

Trois mois après son arrivée, Mohamed Ouahbi n’a ni cassé l’héritage de Walid Regragui ni lancé une révolution spectaculaire. Pour d’aucuns, le coach des lions de l’Atlas a fait quelque chose de plus subtil, et peut-être de plus difficile : il a réduit, filtré, taillé. Pour d’autres, il a monté un collectif mi-figue-mi-raisin qui divise dans le landerneau…

Saliha Toumi

La large victoire des Lions de l’Atlas mardi 2 juin à Rabat face à Madagascar (4-0) s’ajoute à une série de résultats flatteurs, après les succès obtenus en mars contre l’Équateur et le Paraguay. Sur le papier, tout semble sourire à la sélection de Mohamed Ouahbi à quelques jours du Mondial 2026 : une attaque inspirée, une défense solide et des automatismes qui se mettent progressivement en place. Pourtant, il convient de garder la tête froide. L’histoire du football rappelle que de nombreuses équipes brillantes en matchs de préparation ont ensuite déchanté une fois la compétition lancée. Les rencontres amicales permettent certes de travailler les schémas tactiques, d’essayer des joueurs et de renforcer la confiance, mais elles ne portent ni la pression, ni l’intensité, ni l’enjeu émotionnel d’une Coupe du monde. Les succès face à l’Équateur, au Paraguay ou à Madagascar sont encourageants, certes, mais ils ne garantissent en rien la suite. Le véritable examen débutera au son de l’hymne du Mondial, face à des adversaires qui, eux aussi, auront rangé les sourires des amicaux pour sortir les crocs de la compétition. La fameuse phrase de Ouahbi – « la liste n’a pas été modifiée, elle a été rétrécie » – résume parfaitement l’esprit de sa première sélection mondiale. Pas de grand soir, pas de purge spectaculaire. Juste un tri méthodique. Et ce tri dit beaucoup. D’abord parce qu’il enterre doucement une partie de l’héritage émotionnel du Qatar. Le Maroc de Doha reste dans la mémoire collective comme une épopée presque sacrée. Mais dans le football, la nostalgie ne marque pas de buts. Ouahbi l’a compris très vite. Résultat : plusieurs symboles de l’ère Regragui disparaissent du paysage.

Hakim Ziyech, Sofiane Boufal et Youssef En-Nesyri vont devoir regarder le Mondial à distance. Trois figures majeures de 2022 sorts froidement. Chez Ouahbi, le CV ou la réputation ne protège pas. Il l’a d’ailleurs expliqué sans détour : la sélection se fera sur la condition physique, l’intensité et le rendement immédiat. En clair: en dehors de ces critères, pas de cadeau. 

Le cas En-Nesyri est probablement le plus symbolique. Héros du quart de finale contre le Portugal, auteur du but qui avait fait basculer tout un continent dans l’euphorie et fait pleurer le grand Ronaldo, il paie aujourd’hui plusieurs mois de baisse de régime. Ziyech, lui, semble victime d’un problème plus profond : son football ne colle plus totalement au projet d’Ouahbi, beaucoup plus exigeant dans le pressing et les efforts sans ballon. 

Quant à Boufal, son repositionnement plus axial et la concurrence énorme dans ce registre l’ont progressivement poussé vers la sortie. Mais la vraie rupture n’est pas là. Elle se trouve dans le style même d’Ouahbi. Après Walid Regragui, personnage qui a eu son heure de gloire au Qatar et qu ;il était incapable conformer lors de deux CAN successives ( 2023 et 2025) , la FRMF a choisi son opposé : un technicien calme, presque scolaire, façonné par dix-sept années de formation à Anderlecht. Contrairement à son prédécesseur, Ouahbi parle peu, observe beaucoup, tranche sans bruit. Son football ressemble à son caractère: structuré, discipliné, collectif. Son projet est clair : maintenir l’ossature du Qatar en y injectant du sang neuf. 

La colonne vertébrale reste donc intacte: Bounou, Hakimi, Mazraoui, Aguerd, Amrabat, Ounahi ou encore Ezzalzouli sont toujours là. Les recrues importantes amenées par Regragui –Saibari, Khannouss, Brahim Diaz, Talbi ou El Aynaoui – ont été également reconduites. Plusieurs joueurs rappelés ne sont plus au niveau des ambitions affichées. Les limites de certains sautaient déjà aux yeux lors de la dernière CAN ratée. Pourtant, les mêmes noms réapparaissent encore et encore, comme si l’échec n’avait laissé aucune trace dans les esprits.

Le cas de Sofyan Amrabat illustre ce malaise. Guerrier exemplaire pendant l’épopée qatarie, il semble aujourd’hui loin de son meilleur niveau. Même constat pour Soufiane Rahimi ou Ayoub El Kaabi, dont les performances récentes peinent à justifier une place automatique dans un groupe censé disputer un Mondial et aller plus loin dans la compétition. Quant à Bilal El Khannouss, son talent est indéniable, mais il continue de donner l’impression d’un joueur encore en construction, irrégulier dans l’impact et parfois effacé dans les grands rendez-vous.

Choix ciblés

Le choix d’Azzedine Ounahi reste lui aussi sujet à caution. Certes, le joueur possède des traits de génie capables d’illuminer un match. Mais le football de très haut niveau ne se nourrit pas uniquement d’inspirations intermittentes. Face à des sélections puissantes physiquement comme le Brésil ou certaines équipes européennes rompues aux duels, son manque de régularité et son déficit athlétique interrogent sérieusement.

Mais la reconduction la plus incompréhensible demeure sans doute celle de Brahim Díaz. Certes, le joueur dispose d’un talent technique rare et d’une qualité de percussion indiscutable. Mais une sélection nationale ne peut pas vivre uniquement de réputation ou de séquences individuelles. Lors de la CAN, son fameux penalty tenté à la Panenka avait symbolisé à lui seul le décalage entre l’attente immense placée en lui et la réalité du terrain. Ce geste raté n’a pas seulement coûté cher sportivement ; il a aussi incarné une forme de suffisance et de déconnexion dans un moment où l’équipe avait surtout besoin de lucidité et d’efficacité. Beaucoup considèrent encore aujourd’hui que cette action a précipité le naufrage psychologique des Lions de l’Atlas dans la compétition. En fait, , Ouahbi ne démolit pas la maison pour reconstruire une nouvelle. Il change simplement quelques pièces. 

Du bricolage, diront les méchantes langues ou les esprits critiques. Le principal apport du nouveau coach se mesure plutôt dans ses choix ciblés. 

Le plus spectaculaire s’appelle Ayoube Amaimouni-Echghouyab. Il y a encore quelques mois, ce jeune attaquant naviguait dans les divisions obscures du football allemand. Aujourd’hui, après une ascension fulgurante jusqu’à l’Eintracht Francfort, il se retrouve convoqué pour affronter le Brésil en Coupe du monde. Ce choix raconte beaucoup de la méthode Ouahbi : peu importe l’âge, le statut ou le championnat, seul le profil compte. Le sélectionneur cherche des joueurs capables d’absorber rapidement les consignes, d’intensifier le pressing et de s’intégrer à un football hybride, capable d’alterner possession, transitions rapides et discipline défensive. C’est probablement ce qui ressort le plus de cette liste. Champion du monde U20 en octobre 2025 , il aurait pu céder à la tentation d’embarquer massivement ses « Lionceaux ».

 Il ne l’a pas fait. À peine quelques retouches. Yassine Gessime intègre le groupe, mais curieusement des stars du Mondial U20 comme Othmane Maamma, Yassir Zabiri, l’auteur des deux buts en finale face à l’Argentine, ou Ismaël Baouf restent à quai. Et c’est là sans doute le plus grand reproche fait à la liste finale de Ouahbi ; Tourner le dos à ces trois joueurs talentueux et sans complexes, qui ont ravi le public marocain par leur technicité, et auquel Ouahbi doit quelque part son contrat avec la FRMF, être champion du monde U 20 n’est pas un permis automatique pour jouer chez les seniors.

La machine a binationaux continue à fonctionner à plein régime : Ayyoub Bouaddi, immense espoir du LOSC longtemps courtisé par la France, rejoint finalement les Lions. Même logique pour Issa Diop, défenseur de Fulham, qui finit par choisir le Maroc après avoir longtemps regardé vers les Bleus. «Ouahbi agit avec pragmatisme. Pas de débats identitaires, pas de grandes déclarations patriotiques. 

Pour lui, si le joueur apporte quelque chose au collectif, il est convoqué », croit savoir un observateur de la chose footballistique. Le plus difficile pour M. Ouahbi ne sera d’ailleurs peut-être ni le Brésil, ni l’Allemagne. Ce sera le mental. Celui d’un groupe encore marqué par la finale perdue de la CAN 2025. Celui d’anciens héros fatigués. Celui de jeunes talents qui découvrent brutalement le très haut niveau.

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