Samuel Abid

Il existe une différence, rarement relevée, entre une entreprise qui a une présence numérique et une entreprise dont les opérations sont réellement numérisées. La première a une page Facebook, un compte WhatsApp Business, peut-être un site vitrine. La seconde sait, à tout instant, quel véhicule est disponible, quel contrat court, quelle caution reste à restituer. Dans le secteur de la location de véhicules et de la gestion de flotte, où j’exerce, cet écart est frappant. Un loueur indépendant peut prendre ses réservations par WhatsApp, communiquer sur Instagram, et faire tourner l’intégralité de son activité sur un registre papier et un tableur que seule une personne comprend vraiment.
Un coût qui n’apparaît sur aucune ligne budgétaire
Ce n’est pas un détail d’organisation, c’est un coût — mais un coût qui ne se présente jamais comme tel. Il prend la forme d’une double réservation, parce que le calendrier n’a pas été mis à jour au moment où l’appel est arrivé. D’un litige sur l’état d’un véhicule au retour, que rien ne permet de trancher — ni photo, ni horodatage, ni document signé. D’une caution mal suivie, qui devient une source de tension avec un client qu’on ne reverra pas. Et surtout d’heures perdues chaque semaine à reconstituer une information qui aurait dû être disponible immédiatement.
Aucune de ces pertes n’apparaît en comptabilité. Vue de l’extérieur, l’entreprise a simplement l’air un peu désorganisée — ce que beaucoup de dirigeants considèrent comme normal plutôt que comme une charge. C’est précisément pour cela que le problème n’est jamais traité: il ronge la marge sans jamais se présenter comme une ligne à arbitrer.
Ce n’est pas un manque de volonté
Il serait facile d’y voir du conservatisme. C’est rarement le cas. Pour un dirigeant qui gère seul son activité, engager un projet de digitalisation en parallèle du quotidien est un arbitrage difficile à justifier à court terme: le bénéfice est diffus, l’effort immédiat. À quoi s’ajoute une erreur d’appréciation courante: beaucoup surestiment le coût d’entrée et sous-estiment le retour d’une digitalisation ciblée. L’idée qu’il faudrait « tout refaire » suffit à décourager. Résultat : des projets ambitieux lancés puis abandonnés, et un statu quo qui s’installe.
Commencer par une seule chose
Ce qui fonctionne est plus modeste. Identifier le processus qui génère le plus de litiges ou consomme le plus de temps — dans la location, c’est presque toujours le calendrier de réservation et l’état des lieux du véhicule — et le traiter complètement avant de toucher au reste. Si le changement ne fait pas gagner du temps ou n’évite pas une dispute dès la première semaine d’usage, c’est que ce n’était pas le bon point de départ.
Un enjeu de compétitivité, pas de modernité
L’intérêt de ce chantier dépasse le confort de gestion. Une entreprise qui connaît le coût réel de chaque véhicule, ses taux d’immobilisation et ses recettes effectives peut arbitrer entre acheter, louer ou renouveler avec des chiffres plutôt qu’avec une intuition. Elle peut aussi présenter cette information à un banquier ou à un investisseur.
C’est là que le retard devient un handicap de compétitivité : non pas parce que ces entreprises seraient moins performantes, mais parce qu’elles ne peuvent pas démontrer ce qu’elles valent. Dans un tissu économique où l’accès au financement reste déterminant pour la croissance des petites structures, l’incapacité à documenter sa propre activité est un plafond de verre que peu de dirigeants identifient comme tel. Digitaliser la gestion d’une flotte n’est pas un luxe de grande entreprise. C’est, pour beaucoup de PME du secteur, le geste de modernisation le plus simple et le plus immédiatement rentable — et le préalable à tout le reste.
* Fondateur de Lexio (lexio.rent), plateforme de gestion de flotte et de location de véhicules pour PME.








