Au Marrakech Air Show 2026, qui s’est tenu du 7 au 10 octobre, Mouad M’Ghari n’était pas venu faire de la figuration. À la tête de Harmattan AI, une licorne spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la défense autonome, cet entrepreneur franco-marocain a volé la vedette en signant un accord stratégique majeur avec l’Administration de la Défense nationale. Une consécration qui illustre, une fois encore, le potentiel des compétences marocaines à l’international, mais qui pose aussi, en filigrane, une question de fond: pourquoi faut-il si souvent que les talents marocains s’épanouissent ailleurs avant que leur pays d’origine ne mesure et n’apprécie pleinement leur valeur ?
Le Maroc aime – et c’est légitime – célébrer ses enfants qui réussissent à l’étranger. À chaque parcours exceptionnel, les hommages fusent, la fierté nationale s’exprime et les réseaux sociaux s’enflamment. On brandit ces réussites comme autant de preuves du génie marocain. Et il y a de quoi s’en féliciter. Mais derrière cette légitime fierté se cache une réalité moins flatteuse pour le pays : si tant de compétences brillent sous d’autres cieux, c’est aussi parce qu’elles y trouvent les conditions nécessaires pour transformer leurs idées en projets, leur savoir en innovation et leur ambition en réussite.
Avouons-le : il y a quelque chose de paradoxal à célébrer régulièrement le génie marocain qui s’illustre sous d’autres latitudes sans s’interroger suffisamment sur les conditions qui lui permettent de s’épanouir ailleurs. On aime brandir les réussites de la diaspora comme autant de trophées nationaux, comme si le simple fait d’avoir des compatriotes brillants dans les grandes entreprises, les laboratoires de renom, les universités prestigieuses ou les industries de pointe témoignait de la performance du système marocain. Or le succès d’un Marocain à Paris, à Londres, à Genève, à Montréal ou dans la Silicon Valley n’est pas automatiquement celui de l’écosystème qui l’a vu naître. Il témoigne d’abord de son talent, de son travail acharné et de sa capacité à saisir les opportunités que son environnement lui offre. D’où la nécessité de ne plus confondre la fierté d’avoir des talents originaires du Maroc avec la responsabilité de leur préparer les moyens de réussir chez eux. L’amour du pays doit aller au-delà de la célébration de celles et ceux qui ont réussi ailleurs et de la mise en avant de leur origine chaque fois qu’une success story occupe le devant de l’actualité.
Le jour où l’expatriation sera un choix et non une nécessité professionnelle, le Maroc aura véritablement commencé à transformer son capital humain en moteur de puissance et de développement.
Il consiste à bâtir, au Maroc, les conditions qui permettent aux talents du cru d’innover, d’entreprendre, d’investir, de prendre des risques et de transformer leurs idées en entreprises capables de rivaliser à l’échelle internationale. Il ne s’agit pas de retenir les jeunes à tout prix, encore moins de leur reprocher de partir. Le défi est de faire en sorte qu’ils n’aient plus à choisir entre leur pays et leurs ambitions. Cela passe par un écosystème qui récompense la compétence, encourage la prise de risque, facilite l’accès au financement, valorise la recherche, rapproche l’université de l’entreprise et libère l’initiative des lourdeurs administratives et des logiques de réseau.
Autrement dit, il faut substituer aux discours sur la fuite des cerveaux une véritable politique de rétention des talents, fondée sur des opportunités concrètes, des perspectives de carrière et la possibilité de mener des projets à la hauteur de leur potentiel. Un pays qui forme des compétences sans parvenir à leur offrir des débouchés suffisamment attractifs finit par financer, indirectement, le développement des économies concurrentes.
Le cas de Mouad M’Ghari est, à cet égard, particulièrement révélateur. Si le partenariat annoncé avec les Forces armées royales se concrétise comme prévu, le Maroc pourrait bénéficier directement d’une expertise développée par une entreprise dirigée par un jeune entrepreneur franco-marocain. La perspective est intéressante : elle peut favoriser le transfert de compétences, l’émergence d’un savoir-faire industriel local et le développement d’une filière technologique stratégique. Mais l’enjeu ne se limite pas à accueillir des technologies conçues ailleurs. L’objectif sur lequel il faudra travailler est de faire émerger au Maroc des entreprises capables de les concevoir, de les perfectionner et, demain, de les exporter.
Pourquoi les jeunes Marocains brillants devraient-ils nécessairement s’expatrier pour accéder aux laboratoires les mieux équipés, aux financements les plus audacieux, aux réseaux industriels les plus puissants ou aux marchés les plus prometteurs ? Pourquoi ne pas faire du Royaume, qui a par ailleurs tous les atouts en main, un terrain où l’intelligence, la créativité et l’ambition trouvent des débouchés à la hauteur de leur potentiel ? La question vaut pour l’intelligence artificielle et les technologies de défense, mais aussi pour la santé, la biotechnologie, l’agriculture, l’industrie, les énergies renouvelables et tant d’autres domaines où le pays a besoin de compétences pour accélérer sa transformation.
Le Maroc regorge de jeunes capables de repousser les frontières du possible. Ce qui reste à consolider, c’est un environnement qui leur permette de passer de l’idée au prototype, du prototype à l’entreprise, puis de l’entreprise au champion industriel. L’ambition ne peut pas reposer uniquement sur quelques success stories individuelles ou sur la capacité à attirer ponctuellement des investisseurs et des experts. Elle exige une politique cohérente, des moyens, de la continuité et une volonté ferme de faire de la compétence un véritable moteur de développement.
La diaspora, dans cette perspective, représente un atout inestimable. Elle peut apporter des capitaux, des savoir-faire, des réseaux internationaux et une connaissance précieuse des marchés mondiaux. Mais cette richesse ne donnera ses fruits que si les décideurs marocains construisent avec elle des partenariats durables et lui offrent des raisons concrètes d’investir, de transmettre, de collaborer et, pour ceux qui le souhaitent, de revenir. Il ne s’agit pas d’opposer les Marocains d’ici à ceux d’ailleurs, mais de créer entre eux des passerelles solides au service d’un même projet national.
Au fond, la véritable réussite serait que de jeunes entrepreneurs comme Mouad M’Ghari puissent développer leurs ambitions au Maroc, y créer des entreprises de dimension internationale et y faire éclore leurs idées sans devoir franchir les frontières pour trouver leur chance. Et si certains choisissent de partir, que ce soit par goût de l’aventure ou pour conquérir de nouveaux marchés, et non parce que leur pays ne leur offre pas les moyens d’aller au bout de leur potentiel.
Le génie marocain ne demande pas des hommages. Il demande des conditions pour s’exprimer. La vraie fierté nationale ne consiste pas à l’applaudir lorsqu’il s’épanouit sous d’autres cieux, mais à œuvrer pour créer chez soi les conditions qui lui permettront de ne pas avoir à partir pour donner la pleine mesure de son talent. Le jour où l’expatriation sera un choix et non une nécessité professionnelle, le Maroc aura véritablement commencé à transformer son capital humain en moteur de puissance et de développement.








