À l’approche des élections législatives du 23 septembre , les partis politiques semblent avoir découvert une formidable réserve de bonnes nouvelles. Il y en a pour tout le monde: davantage de pouvoir d’achat, des salaires revalorisés, des retraites améliorées, des exonérations fiscales, des emplois pour les jeunes, des logements plus accessibles, une santé renforcée, une école plus performante. Tout semble soudain possible, tout paraît urgent et, surtout, tout paraît finançable.
Même le leader de l’Istiqlal, tout à sa générosité extraordinaire, nous promet « un Maroc à une seule vitesse ». Pourquoi pas après tout ? Tant qu’à promettre, pourquoi ne pas promettre aussi un Maroc sans embouteillages, sans chômage, sans accidents de la route, sans inflation, sans déficit… et, soyons fous, sans facture ? Demain, on rase gratis !
La vieille formule n’a rien perdu de son actualité. Elle résume assez bien cette période particulière où les programmes électoraux se transforment en catalogues de promesses, sans toujours prendre la peine d’afficher le prix à la caisse.
Le problème n’est évidemment pas de vouloir faire davantage pour les citoyens. Qui pourrait contester la nécessité de répondre aux difficultés sociales, de réduire les inégalités ou d’améliorer les conditions de vie du grand nombre ? Dans cette compétition à la générosité, les partis détaillent volontiers ce qu’ils veulent donner, beaucoup moins ce que cela va coûter et surtout qui va payer.
Une hausse des salaires ? Très bien. Une amélioration des retraites ? Encore mieux. Davantage d’aides, de logements, d’emplois et de services publics ? Personne ne s’en plaindra. Mais avec quel argent ? Or l’État n’a pas une tirelire magique. Chaque dirham consacré à une nouvelle mesure doit être trouvé quelque part : dans les recettes fiscales, dans la croissance, dans des économies budgétaires, dans une réorientation des dépenses ou, à défaut, dans l’endettement.
On peut toujours promettre, demain, de raser gratis. Mais au lendemain du scrutin, quelqu’un devra bien payer l’addition.
Le citoyen serait donc parfaitement fondé à demander aux candidats de joindre à leurs promesses un devis estimatif. Cela changerait un peu du traditionnel catalogue électoral mille fois servi où tout est offert et où personne ne demande la note. Or, derrière chaque promesse se cache une dépense. Et derrière chaque dépense, une recette ou un arbitrage. Augmenter les revenus ? Avec quelles ressources ? Renforcer les services publics ? Quel budget ? Multiplier les aides ? Jusqu’où ? Baisser les impôts tout en dépensant davantage? Quelle équation ? Sur ces questions, les programmes sont complètement silencieux. À croire que les caisses de l’État sont extensibles à l’infini et que la croissance qui reste très faible par rapport aux défis existants suffirait, à elle seule, à transformer toutes les promesses en réalisations. Le temps est venu d’exiger des candidats autre chose que des slogans et des promesses mielleuses : combien coûte votre programme ? Comment allez-vous le financer ? Et quelles seront vos priorités si les recettes ne suivent pas ?
C’est moins séduisant qu’une promesse de hausse générale. Mais c’est précisément ce qui distingue un programme électoral d’un inventaire à la Prévert. Le Maroc n’a d’ailleurs pas les moyens de faire semblant. Il existe pourtant un terrain sur lequel le prochain gouvernement peut agir directement : le pouvoir d’achat.
Ramener comme le promet le PAM de Fouzi Lekjaa les produits de première nécessité à des niveaux raisonnables – viandes, fruits, légumes, mais aussi certains produits alimentaires de base – aurait peut-être davantage d’impact sur le quotidien des ménages qu’une nouvelle cascade de promesses et de chèques. Encore faut-il s’attaquer aux causes : multiplicité des intermédiaires, marges excessives, dysfonctionnements des circuits de distribution, coûts logistiques, voracité des producteurs, spéculation, voire concentration…
C’est moins spectaculaire qu’une promesse de hausse générale des revenus. Mais c’est peut-être beaucoup plus efficace : quand les prix baissent, le pouvoir d’achat augmente sans que l’État ait besoin de sortir un dirham supplémentaire de sa poche. À défaut de pouvoir raser gratis, on pourrait peut-être commencer par rendre le rasage moins cher.
Car le pouvoir d’achat ne se décrète pas dans un programme électoral. Il se mesure à ce qui reste dans le portefeuille du citoyen à la fin du mois. Et c’est précisément là que les programmes devraient faire preuve d’imagination. Surtout que les budgets sociaux sont ce qu’ils sont, les contraintes budgétaires aussi. Et puis, le pays est parallèlement engagé dans des chantiers structurants et particulièrement coûteux, notamment en matière d’infrastructures, d’équipements sportifs, de transport et d’aménagement urbain en perspective de la Coupe du monde 2030. Il faudra donc faire des choix. Arbitrer. Hiérarchiser. Peut-être renoncer à certaines promesses pour en tenir d’autres. C’est cela aussi, gouverner. Parce qu’après les élections, les affiches disparaîtront, les slogans seront remisés et les promesses devront affronter la réalité des budgets. On peut toujours promettre, demain, de raser gratis. Mais au lendemain du scrutin, quelqu’un devra bien payer l’addition. Et l’expérience enseigne que ce «quelqu’un » porte généralement le même nom: le citoyen.








