Réformes sans méthode 

À chaque grande réforme, le même scénario semble se répéter. Une ambition affichée de modernisation. Une volonté politique assumée. Puis, rapidement, des crispations, des incompréhensions et, parfois, des mouvements de protestation qui finissent par occulter le fond du projet. Le « juillet sans défense » décrété par les avocats n’échappe pas à cette mécanique. Au-delà du conflit qui oppose aujourd’hui les barreaux au gouvernement, c’est une question plus essentielle qui est posée : celle de la manière dont le gouvernement conduit ses réformes.

Le Royaume a fait de la modernisation de son administration, de sa justice et de son système fiscal un axe stratégique. Les chantiers engagés sont nombreux : généralisation de la protection sociale, réforme fiscale, digitalisation des services publics, nouvelle Charte de l’investissement, modernisation de la justice, régionalisation avancée… Autant de transformations devenues indispensables pour accompagner les ambitions économiques et sociales du pays.

Le diagnostic est largement partagé. Le besoin de réforme ne fait guère débat. Ce qui divise, en revanche, c’est la méthode.

L’expérience récente montre que plusieurs réformes ont suscité des tensions avec des catégories professionnelles pourtant essentielles au fonctionnement de l’État : enseignants, étudiants en médecine, adouls, professionnels de santé, transporteurs, et aujourd’hui avocats. Certes, chaque dossier possède ses spécificités, mais tous mettent en lumière une même interrogation : la concertation intervient-elle suffisamment en amont des décisions ?

Le dialogue politique ne saurait être réduit à une étape procédurale ou à un simple exercice de communication. Il constitue un levier de réussite. Les meilleures réformes sont souvent celles qui ont intégré les remarques et les attentes des acteurs concernés avant leur adoption. Non pas parce que l’État doit renoncer à décider, mais parce qu’une décision coconstruite est généralement mieux comprise, mieux acceptée et plus efficace dans sa mise en œuvre.

Le conflit actuel en offre une illustration parfaite. Les avocats contestent certes des dispositions fiscales, mais ils expriment surtout le sentiment de ne pas avoir été suffisamment associés à leur élaboration. En face, le gouvernement rappelle avec raison que l’équité fiscale ne souffre aucune exception et que toutes les professions doivent participer à l’effort collectif. Ces deux positions ne sont pas inconciliables. Elles traduisent deux exigences légitimes : garantir les ressources publiques tout en préservant les équilibres d’une profession qui joue un rôle central dans la protection des droits et des libertés.

Le dialogue n’est pas un signe de faiblesse. Il est l’expression d’une gouvernance mature. Il ne ralentit pas les réformes ; il leur donne de la légitimité et augmente leurs chances de réussir.

L’ironie de cette crise ne manque d’ailleurs pas de sel. Le projet de réforme aujourd’hui contesté est porté par un ministre de la Justice… lui-même avocat de profession. Celui qui a longtemps porté la robe noire se retrouve désormais à défendre un texte rejeté par une partie de ceux qui furent ses confrères. Ce renversement des rôles illustre toute la complexité de l’exercice du pouvoir : une fois aux responsabilités, on ne plaide plus uniquement pour une profession, mais pour l’intérêt général tel qu’on le conçoit. Encore faut-il convaincre que cet intérêt général n’ignore pas les préoccupations de ceux qui sont appelés à mettre la réforme en œuvre.

Le véritable perdant de cette confrontation reste pourtant le citoyen pris en otage. Derrière chaque audience reportée, il y a un entrepreneur qui attend de débloquer un investissement, une famille confrontée à un litige, un salarié en quête de justice, une victime qui espère réparation. Lorsque les tribunaux ralentissent, c’est la confiance dans l’institution judiciaire qui s’érode.

Or cette confiance est un capital précieux. Elle conditionne non seulement la cohésion sociale, mais aussi l’attractivité économique du pays. Les investisseurs scrutent la qualité des infrastructures, la stabilité réglementaire, mais aussi la rapidité et la prévisibilité de la justice. Une réforme judiciaire ne se mesure donc pas uniquement aux textes adoptés ; elle s’apprécie à sa capacité à garantir un service public efficace, accessible et crédible.

À l’approche d’échéances majeures pour le Royaume, notamment l’organisation de la Coupe du monde 2030 et l’accélération des grands projets structurants, le Maroc ne peut se permettre que les réformes se transforment en rapports de force permanents. Le pays a besoin d’un État stratège, capable de décider, mais également d’écouter, de convaincre et d’ajuster lorsque cela est nécessaire.

Le dialogue n’est pas un signe de faiblesse. Il est l’expression d’une gouvernance mature. Il ne ralentit pas les réformes ; il leur donne de la légitimité et augmente leurs chances de réussir.

Aussi le « juillet sans défense » doit-il être perçu comme un signal d’alerte plus que comme une simple grève. Il vient rappeler qu’une réforme, aussi pertinente soit-elle sur le papier, ne produit ses effets que lorsqu’elle emporte l’adhésion de ceux qui auront la responsabilité de la faire vivre.

Le Maroc a démontré, ces dernières années, sa capacité à engager des transformations profondes. Le défi des prochaines années sera moins de réformer davantage que de réformer autrement : avec plus d’écoute, plus de pédagogie et davantage de confiance entre l’État et les corps intermédiaires. C’est à ce prix que les grandes ambitions nationales pourront se traduire en réussites durables.

Réformer est indispensable. Convaincre l’est tout autant. Car une réforme qui fracture est toujours plus coûteuse qu’une réforme qui rassemble.

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