Ramadan de tous les excès : Entre spiritualité et spécialités

Censé être un mois d’abstinence, de piété et d’élévation spirituelle, le Ramadan est, depuis des années, détourné par nombre de jeûneurs en une période d’excès, notamment alimentaires. Une contradiction flagrante avec l’esprit de ce mois sacré qui débute jeudi 19 février 2026.

Ahmed Zoubaïr

D’où vient donc cette représentation d’un Ramadan synonyme d’opulence culinaire, qui colle à la peau des Marocains chaque année ? Les caricatures abondent pour décrire le ftour typique : une table débordante où l’on commence, conformément à la sunna du Prophète, par des dattes et un verre de lait, avant de sombrer dans une déferlante de mets peu compatibles avec l’idée de modération. Harira richement assaisonnée, chebbakiya et briouates aux mille ingrédients, crêpes, mlaoui nappés de beurre et de miel, viennoiseries saturées de margarine… Le tout arrosé de thé à la menthe ou de jus industriels pour ceux qui ne peuvent s’offrir des fruits frais. Le résultat ? Une véritable pagaille alimentaire. À y regarder de près, le menu-type – sauf pour les adeptes d’un ftour plus sain, encore minoritaires – repose essentiellement sur la trilogie farine, sucre et huile, avec une valeur nutritionnelle souvent dérisoire. Plus problématique encore : ces aliments sont ingérés en un temps record, dans des quantités parfois deux à trois fois supérieures à celles consommées en période ordinaire.

Nourrir le corps ou l’âme ?

Le Ramadan n’a pourtant pas vocation à devenir un marathon gastronomique. Incapables de consommer tout ce qu’ils mettent sur la table, beaucoup deviennent, durant ce mois, champions du gaspillage alimentaire. Les poubelles débordantes en témoignent. Un phénomène transversal, touchant toutes les catégories sociales, y compris les plus modestes. Or, le gaspillage est formellement proscrit par l’islam.

Certes, la gastronomie marocaine, riche d’influences locales et régionales, fait la fierté du pays. En 2015, elle avait même été classée deuxième meilleure cuisine au monde par le site britannique Worldsim. Mais cette reconnaissance justifie-t-elle de transformer le mois sacré en prétexte à des festins quotidiens ? D’un point de vue religieux, le Ramadan est avant tout un temps de nourriture spirituelle : rapprochement du croyant de  son Créateur, patience, endurance, partage sincère – et non exhibition sur les réseaux sociaux. C’est un moment de recul, d’introspection et d’auto-évaluation. Sur le plan sanitaire, le jeûne est reconnu pour ses bienfaits : la privation contrôlée permet à l’organisme d’éliminer certaines toxines et d’accorder un repos salutaire au système digestif, favorisant ainsi régénération et équilibre.

Privilégier la qualité à la quantité

Se rendre à la mosquée le ventre lourd après un ftour excessif ne favorise guère la sérénité nécessaire à la prière d’Al-Icha et aux Tarawih qui la prolongent chaque soir. À travers l’histoire, des courants spirituels à vocation ascétique ont rappelé que le mois saint devait être une école de discipline intérieure et de purification, loin des tentations de la gourmandise.

Les spécialistes de la nutrition soulignent d’ailleurs que le choc infligé au système digestif par une rupture anarchique du jeûne perturbe l’ensemble du métabolisme. Paradoxalement, nombre de personnes prennent du poids durant ce mois pourtant marqué par l’abstinence.

Les recommandations sont pourtant simples : rompre le jeûne avec de l’eau ou du lait à température modérée pour réhydrater l’organisme, consommer une petite portion sucrée pour fournir une énergie rapide, puis une soupe comme la harira sans excès. Deux heures plus tard, un repas équilibré, peu gras et modérément salé, suffit amplement. Une marche de vingt à trente minutes contribue ensuite à améliorer la circulation et la digestion.

En définitive, la qualité d’un ftour ne se mesure pas à l’abondance des plats, mais à leur équilibre et à leur pertinence. Le Ramadan n’est pas un concours de tables garnies : il est une invitation à la mesure, à la maîtrise de soi et à l’élévation de l’âme.

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