Les deux héritiers du milliardaire décédé n’ont pas hésité à utiliser son nom et sa mémoire pour espérer s’imposer dans le fief paternel…
Au Maroc, royaume des rites bien tenus et des traditions soigneusement observées, il est d’usage de marquer le quarantième jour du défunt. C’est le tempo. C’est la règle. Sauf, bien entendu, quand la voie électorale exige d’accélérer la cadence : dans ce cas, la tradition se plie, et la mémoire s’adapte au calendrier des urnes.
Démonstration grandeur nature avec le banquet organisé le 18 avril par Asmaa Chaabi, fille du regretté Miloud Chaabi. Non pas pour le quarantième jour – trop banal – mais pour le dixième anniversaire de sa disparition! Une commémoration très opportune , parfaitement synchronisée avec l’approche des législatives. Le souvenir, ici, a le sens du timing. Sous les dehors d’une « walima» pieuse, l’opération ressemble surtout à une mise en bouche électoraliste. Objectif : retrouver un siège parlementaire à Essaouira. Après avoir mordu la poussière lors des législatives de 2021, le tentative du retour se fait par la voie la plus directe: celle du nom paternel, recyclé en capital politique. Quand on manque de voix, on emprunte celles des ancêtres. Le décor ? Une tente caïdale fatiguée, plantée devant la demeure familiale du douar Chaâba, commune de Mzilate. Le menu ? Participatif. Chaque famille est priée d’apporter son couscous à la viande pour honorer la mémoire du patriarche.
Une innovation culinaire et budgétaire : la commémoration en mode crowdfunding rural. Les mauvaises langues parleraient d’économie de traiteur ; les optimistes, d’élan collectif. Question de point de vue… ou de portefeuille. Car la générosité, chez les Chaabi , relève davantage du concept que de la pratique. La réputation familiale en la matière tient presque du patrimoine immatériel. Les anecdotes abondent, dont certaines auraient leur place dans une anthologie de la parcimonie. Les proches de la famille Chaâbi en connaissent d’ailleurs un rayon sur le sujet : ils pourraient écrire une encyclopédie des mille et une radineries de feu Miloud. La plus édifiante ? Sa propre sœur a longtemps vécu dans un bidonville à Kénitra, sous une tôle ondulée, alors que le milliardaire était… comment dire… un grand promoteur immobilier. Oui, l’homme qui bâtissait des appartements pour les autres à Essaouira, Casablanca et Mohammedia n’a pas daigné offrir un toit décent à sa propre sœur.
Un puits ? Quelle mesquinerie !
Mais ce n’est pas tout. Les Chaabi, paraît-il, ont une autre spécialité : prendre ce qui ne leur appartient pas. La preuve est fournie par la fameuse source naturelle d’Immouzer Kandar, asséchée depuis quelques années, jadis joyau touristique qui attirait des visiteurs nationaux et étrangers. En cause, l’unité d’embouteillage d’eau minérale « Al Karama», propriété du groupe Chaabi.

L’eau y est pompée non stop, puis mise en bouteille et commercialisée sous le nom « Ain Soltane » Quant au douar natal, il a attendu longtemps pour obtenir un puits. Très longtemps. Car figurez-vous que les habitants ont eu l’imprudence de solliciter Asmaa Chaâbi sur ce sujet. Réponse de la digne héritière du milliardaire, avec cette élégance qu’on lui connaît: « Tant qu’à demander, pourquoi ne pas demander une piscine olympique ! » La formule est magnifique.
Elle résume à elle seule l’art de rire au nez des siens quand il s’agit de sortir le carnet de chèques. Un puits? Quelle mesquinerie ! Une piscine olympique, oui. Sauf que la piscine, elle n’est jamais venue. Le puits non plus d’ailleurs. Ce sont finalement des enfants du patelins, partis tenter leur chance à Casablanca, qui ont eux-mêmes financé le forage du puits. Une belle leçon de dignité populaire face à l’arrogance des « bienfaiteurs » du cru.
Comme une bonne partie de leurs semblables dans les campagnes marocaines, les braves villageois des Chiadmas vivent pauvrement, éprouvés par des années de sécheresse – sécheresse elle-même aggravée par… la sécheresse. Car chez nous, quand la pluie manque, elle manque deux fois, histoire d’être bien sûre de ne pas arranger les choses. Dans ce décor de carton-pâte où le moindre nuage est accueilli comme un cousin d’Amérique, ces gens-là n’ont déjà pas grand-chose. Pas d’eau, pas de récoltes, pas de trésorerie. Juste la dignité, deux bras et, accessoirement, une soif chronique. C’est donc tout naturellement – c’est du moins ce que doit se dire la candidate PAM des Chiadmas – que l’on va leur demander, en plus de leur propre survie, de jouer les traiteurs bénévoles pour son banquet politique. Ce sont les pauvres qui sont priés de mettre la main à la poche – ou plutôt à la marmite – pour offrir du couscous à l’héritière. On aurait pu craindre une sottise de plus, comme une souscription locale pour financer sa campagne électorale.
Une cagnotte « Soutenez Asmaa, elle a tant donné ». On imagine la formule: « Pour seulement 50 dirhams, offrez à notre candidate l’espoir d’un siège à Essaouira. Les pauvres des Chiadmas vous remercient. » Heureusement, on n’en est pas encore là. Pour l’instant, on se contente de leur demander de cuisiner pour sa tambouille électorale.
La meilleure, pourtant, reste à venir. Elle a ce petit supplément d’âme qui transforme l’anecdote en légende familiale. Figurez-vous que la candidate, dans un élan de générosité dont elle seule a le secret, a promis il ya quelques années à sa propre tante de lui acheter un appartement à Kénitra, sa ville natale. Un vrai logement, avec des murs, un toit et, espérons-le, un robinet qui coule encore.
Promesse solennelle, main sur le cœur, regards émus. Sauf que la promesse, comme tant d’autres dans cette famille, est restée lettre morte. Ou plutôt chèque non signé. Les mois ont passé. La tante attendait, le regard plein d’espoir.
Devant l’impatience croissante de sa tante, la digne fille de papa Chaabi a trouvé une parade élégante : inviter la tante à patienter encore un peu, le temps qu’un « bienfaiteur » passe par là. Un bienfaiteur. Comme si la fortune familiale ne suffisait pas. On attend encore le bienfaiteur. Il doit être bloqué à la frontière de l’irréel ! Faire le bien, apparemment, ne fait pas partie du lexique de cette famille pas comme les autres. Ont-ils à ce point peur de s’appauvrir ? Pourtant, on s’enrichit d’autres choses dans la vie. De la satisfaction morale, par exemple, en donnant ne serait-ce qu’un petit chouïa de sa richesse. Cela n’a jamais ruiné personne. Cela aurait même pu, accessoirement, honorer un peu mieux la mémoire du patriarche qu’une tente et des sourires hypocrites.
Un puits, ce n’est pas la mer à boire. Une chambre décente pour la sœur, ce n’est pas un palace. S’interdire de pomper la source de pauvres villageois jusqu’à la dernière goutte est un réflexe qui doit couler de source. Mais aux yeux des Chaabi, le moindre geste semble relever de l’hémorragie financière.
Les langues se délient
Autre bizarrerie de ce drôle de rassemblement : la quasi-absence de la famille. La veuve Chaabi ? Absente. Les frères Faical, Omar et Mohcine ? Aux abonnés absents, eux aussi. Seul Faouzi Chaabi, parlementaire sortant PAM de Kénitra, a daigné répondre à l’invitation de sa sœur. Une simple coïncidence familiale ou le signe d’une alliance politique en préparation ? Ceux qui ne sont pas venus ont certainement flairé une tambouille bassement électoraliste sous couvert d’un hommage à la mémoire du père.

D’ailleurs, les langues se délient dans les chaumières d’Essaouira. On murmure, à voix basse mais avec un sourire en coin, que Asmaa Chaabi serait en train de préparer le terrain… non pas pour elle, mais pour son frère Faouzi. Objectif: Essaouira, fief familial où leur père a longtemps régné en maître des urnes. Sans forcément y être populaire , les habitants lui ayant reproché de n’avoir rien apporté à la ville…
Ancien président de l’arrondissement de Souissi, ex-député à Rabat puis à Kénitra, Faouzi lorgnerait désormais vers les alizés électoraux d’Essaouira pour tenter un come-back aux airs de retour aux sources.
Reste à savoir si le “fifils” saura séduire les électeurs et surtout s’il réussira à remettre la main sur un siège qui n’a pas conservé un parfum de dynastie… Et pour couronner le tout, quelle était la personnalité la plus remarquable et la plus remarquée de ce joyeux festin ? Le gouverneur d’Essaouira, voyons ! Le représentant de l’État, digne et solennel, assistant à une cérémonie que tout le monde – sauf lui peut-être – a identifiée comme une opération électoraliste déguisée. Quelle séquence magnifique ! Elle résume à elle seule une certaine créativité politique de cette femme : quand la tradition n’est pas accommodante , on la réinvente. Quand une élection approche, on ressuscite les morts. Quand il s’agit de creuser un puits, on répond par une piscine olympique. Se noyer dans la mesquinerie sans même demander une bouée.
Quand il s’agit de faire manger les convives, on fait appel à la générosité… des autres : les pauvres gens de la richissime héritière du feu milliardaire ! De quoi laisser sans voix !








