Ils nous racontent des salades…

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Depuis plus de de deux ans, la flambée des prix des fruits et légumes plombe joyeusement le pouvoir d’achat des ménages. Entre le champ et l’étal, on peut tranquillement multiplier les tarifs par trois ou quatre – et les « explications » fournies sont d’une inventivité confondante: un coup c’est l’excès d’ensoleillement, le lendemain la violence du vent, la semaine suivante les inondations. Bref, tout sauf l’avidité des intermédiaires. Car ces messieurs se goinfrent de marges indécentes sur le dos du petit agriculteur comme du consommateur, sans jamais faire travailler un seul bras, ni payer le moindre impôt ou la moindre taxe. Le gouvernement Akhannouch, dans sa grande habileté, les a bien désignés du doigt… mais sans prendre des mesures concrètes pour changer la donne en faveur de la population dont le pouvoir d’achat ne cesse de s’éroder dangereusement. 

Même logique pour les viandes rouges, dont le marché et les prix qui ont battu tous les records sont verrouillés par une poignée de nababs, souvent bien introduits dans les cercles du pouvoir politique ou eux-mêmes élus. Eux non plus ne créent rien, ne paient rien, et siphonnent tout. C’est dans ce joyeux chaos que le ministère de l’Intérieur nous promet une loi pour une « nouvelle génération de marchés de gros ». Digitalisation, transparence, traçabilité : le vocabulaire est beau, l’ambition affichée est louable. On nous équipera de systèmes d’information modernes, on contrôlera les quantités et la qualité. Alleluia! Sur le papier, la réforme compte sécuriser l’approvisionnement, réduire la spéculation, limiter la volatilité des prix, et offrir aux petits agriculteurs une rémunération plus juste. À condition d’être menée avec sérieux, transparence et rigueur, soit tout ce qui manque précisément aujourd’hui.

Mais au-delà du consommateur, c’est bien l’agriculteur, surtout le petit, qu’on continue d’étrangler. Fragilisé, asphyxié par le manque de liquidités, sans circuit équitable, il se voir obligé de vendre ses récoltes sur pied à des prix dérisoires à des intermédiaires sans scrupules. Ces prédateurs exploitent sa vulnérabilité, empochent des marges obscènes, et au final : ni le paysan ni le consommateur n’y gagnent.

Un pays qui exporte sa récolte pour que ses enfants ne puissent plus se l’offrir chez eux, voilà ce qu’on appelle, en bon marocain, un chef-d’œuvre d’absurdité.

Vient alors le paradoxe qui tue : le Maroc de veut un pays à vocation agricole, un pays aux ambitions nourricières assumés qui a inventé le Plan Maroc Vert. Alors comment expliquer que ses propres citoyens paient leurs fruits et légumes plus cher qu’à Paris, Bruxelles ou Madrid ? Prenez par exemple l’avocat, la très prisée variété Hass, chouchou des exportations marocaines vers l’Europe : il s’arrache à moins de 2 euros le kilo en Espagne, soit environ 22 dirhams. Au Maroc, le même fruit , celui qui n’a même pas pris le bateau, peut flamber jusqu’à 50 dirhams sur les étals nationaux Résultat : le produit traverse la mer, paie le transport, les douanes, les intermédiaires européens, et finit deux fois moins cher à l’étranger que sur sa terre natale. Une performance logistique à l’envers. Un pays qui exporte sa récolte pour que ses enfants ne puissent plus se l’offrir chez eux, voilà ce qu’on appelle, en bon marocain, un chef-d’œuvre d’absurdité. Un producteur marocain peut donc acheter son propre avocat… en Espagne, moins cher qu’au souk du coin. Voilà le niveau d’absurdité. Mais rassurez-vous : les intermédiaires Mais rassurez-vous, les intermédiaires, eux, continuent de rire jusqu’à la banque les nababs dorment sur leurs deux oreilles, et le gouvernement ? Il prépare une loi. Encore une. Pendant ce temps, le consommateur marocain, lui, n’a plus qu’à traverser le détroit pour faire ses courses. Moins cher.

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