Entre fausse abondance ovine et prix prétendument abordables : Bienvenue dans la planète Bouari

Le ministre de l’Agriculture Ahmed El Bouari.

Le ministre de l’Agriculture Ahmed El Bouari vit visiblement dans un Maroc parallèle. Un Maroc merveilleux où les moutons à 1 000, 1 500 ou même 2 000 dirhams gambadent joyeusement dans les pâturages de l’abondance chimérique. 

Saliha Toumi

Devant les députés, le ministre RNI avait assuré le 18 mai dernier que l’offre de bétail était abondante et que les prix variaient entre 1 000 et plus de 5 000 dirhams selon la qualité. Mieux encore, il a avec un aplomb admirable invité les parlementaires à se rendre eux-mêmes sur les marchés afin de le constater de visu , tout en dénonçant les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux qui, selon lui, déformeraient la vérité. Le problème, c’est que les Marocains fréquentent eux aussi les marchés. Et ils ont éprouvé les plus grandes difficultés à croiser ces fameux moutons à prix raisonnables dont a parlé le ministre. On connaît le poisson d’avril, désormais, on a grâce au magnifique El Bouari le mouton de mai! Les députés n’ont d’ailleurs pas caché leur colère face à ce qui ressemble à un mensonge.

Eux aussi paraissent avoir du mal à localiser ces spécimens ovins miraculeux qui défient les lois du marché et surtout de tachennakt et de Chi Chanek Ala Chi… Il faut au moins reconnaître à Ahmed El Bouari une qualité rare : celle de maintenir vivante l’imagination collective et même de la faire prospérer. Après tout, dans un pays où l’on peine à trouver un mouton à un prix abordable, il est réconfortant d’apprendre qu’il en existe quelque part. Reste simplement à savoir sur quelle planète. La planète El Bouari. Le plus savoureux reste cette fameuse « abondance» dont le ministre s’est targué et avant lui le chef du gouvernement devant les députés en se situant le nombre du cheptel ovin entre 33 et 40 millions de têtes. Une marge d’erreur de 7 millions de moutons. Soit l’équivalent, ô souris d’agneau, du cheptel ovin français tout entier. On ne saurait faire plus modeste. L’annonce, prononcée lors de la présentation de son bilan d’action le 14 avril dernier a été accueillie par un silence gêné, vite remplacé par une bronca générale.

cari hawli

Car dans l’esprit du grand public, une incertitude de 7 millions de têtes, ce n’est plus une imprécision, c’est un aveu. Un aveu que l’on ne maîtrise ni ses moutons, ni ses chiffres, ni ses promesses. À ce stade, « entre 33 et 40 millions » équivaut à dire : « On n’en sait foutrement rien, mais faites-nous confiance, il y en a assez. » A moins que ce ce grand écart ne cache des pratiques moins avouables (lire encadré ). Reste que les familles qui ont patienté jusqu’aux dernières quarante-huit heures, espérant une détente des prix, ont surtout découvert la pénurie dans toute sa splendeur. Les bons moutons s’étaient faits aussi rares qu’une promesse électorale tenue. Il ne subsistait guère que des bêtes malades, que certains ont eu l’imprudence – ou le désespoir – d’acquérir, avant de regretter leur achat aussi vite qu’une adhésion à une boutique politique. 

Bien sûr, on pourrait toujours créer comme le réclament certains une commission d’enquête parlementaire. Ses membres, bardés de bonnes intentions, iraient sur le terrain traquer le fameux mouton à 1 000 dirhams – une créature aussi mythique que le Yéti de l’Atlas. Ils remettraient un rapport fleuve, chargé de graphiques et de chiffres accablants. Le ministère promettrait des « mesures correctives ». Les prix finiraient par redescendre… vers le prochain Aïd en 2075! Et le mouton invisible, lui, continuerait de gambader sereinement dans ce Maroc parallèle de El Bouari où les ministres et leur chef sont toujours de bonne foi et les citoyens, confrontés à la vie chère au delà du raisonnable, gentiment et éternellement tondus…


On aurait tort de croire que cette marge de 7 millions de moutons relève du seul hasard statistique ou d’une simple négligence administrative. La réalité, plus croustillante qu’il n’y paraît , vient de faire son chemin dans les chaumières : nombre d’éleveurs, fâchés avec l’éthique, auraient tout simplement gonflé leurs déclarations de cheptel. Objectif ? Toucher un maximum de subventions, pardi! Pourquoi compter honnêtement cent bêtes quand on peut en déclarer trois cents, les subventions suivant docilement la déclaration ? Le résultat est un chef-d’œuvre de créativité comptable.

Le mouton national s’est ainsi cloné sans passer par la science. Des troupeaux entiers ont poussé comme des champignons sur les formulaires administratifs, avant de retourner à leur taille réelle dès que l’argent public est allé engraisser les bénéficiaires. Mais ces méthodes empreints d’opacité révèlent surtout une vérité très embarrassante pour le gouvernement : le recensement, dans ce pays, est aussi rigoureux qu’un fil à plomb en caoutchouc. Personne ne vient vérifier sur le terrain. Un éleveur dit « mille », on écrit « mille ». Il dit « deux mille », on sourit. Bref, la confiance règne, et la fraude aussi. Au final, on se retrouve avec un cheptel virtuel de 33 à 40 millions de têtes – selon l’humeur du déclarant et l’avidité du moment – tandis que les prix, eux, prennent l’ascenseur sans raison valable et que le consommateur, toujours aussi dépouillé, a attendu désespérément son mouton à prix décent. Mais rassurez-vous : une commission d’enquête ne tardera pas à être mise sur pied. Sa mission ? Recenser les moutons fantômes qui prospèrent dans les vastes pâturages d’une communication officielle peu soucieuse des clôtures de la réalité.

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