Une affaire recyclée, un nouveau témoin providentiel surgi à point nommé, un scénario cossu de fil blanc qui se répète. Bienvenue dans la saison II de Pegasus du nom du logiciel espion israélien…Décryptage d’un casting grossier…
Ahmed Zoubaïr
Cette nouvelle campagne médiatique à charge, orchestré sous un nouvel habillage avec la mobilisation d’un lanceur d’alerte supposé, a trouvé le témoin de service, le la recrue idéale du feuilleton, pour relancer et conférer un vernis de crédibilité aux boniments Pegasus : un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), présenté sous le pseudonyme de « Moussafir »,[ voyageur en arabe] dont le « témoignage » est publié dans l’édition du quotidien Le Monde du 16 juillet, soit le jour même du débarquement du Premier ministre français a Rabat Sébastien Lecornu à la tête d’une importante délégation ministérielle dans le cadre de la 15e Réunion de haut niveau Maroc-France. Un timing troublant respecté scrupuleusement par d’autres médias hexagonaux comme la voix officielle du pays Radio France, Libération, France 24 et d’autres qui ont exhumé et relayé l’affaire Pegasus.
A croire qu’un mystérieux et discret memo a circulé dans certaines rédactions françaises: « A vos plumes ! Aujourd’hui, c’est le retour de Pegasus saison 2 » pour une seconde partie agrémentée cette fois d’un nouveau personnage issu des services de renseignement marocain. A quoi rime la relance de cette histoire obscure concomitamment à la signature à Rabat d’une flopée d’accords à plusieurs milliards de dirhams essentiellement profitables à la France et à son économie ? Un timing qui laisse songeur : Simple hasard de calendrier ou tentative de peser sur des négociations contractuelles ou des dossiers stratégiques en cours ou à venir en relation avec le déplacement de M. Lecornu et son équipe au Maroc ? Il faut reconnaître que le calendrier de Pegasus saison 1 n’est pas non plus anodin puisque l’affaire a éclaté en juillet 2021, soit quelques mois après l’officialisation par le Maroc de ses relations diplomatiques avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham. C’était en décembre 2020, sous la première présidence de Donald Trump ! Une décision souveraine, visiblement mal vécue par certains pays qui, pensaient que le Royaume était leur chasse gardée, voyaient d’un mauvais œil cette recomposition des équilibres régionaux et des alliances géopolitiques. Sept mois plus tard, éclate l’affaire Pegasus : le Maroc se retrouve accusé d’avoir eu recours à un logiciel espion… développé par une entreprise israélienne !
Diffamation
La saison 1 de Pegasus avait en effet démarré avec les accusations, présentées comme des révélations du consortium Forbidden Stories et de plusieurs médias, dont Le Monde, selon lesquelles le Maroc a eu recours au logiciel Pegasus développé par l’Israélien NSO Group. Objectif : placer sur écoute un certain nombre de personnalités en France dont le président Emmanuel Macron et des militants des droits humains au Maroc. Allégations catégoriquement rejetées par les autorités marocaines qui ont engagé, dès 2021, plusieurs actions en diffamation devant les juridictions françaises contre les médias en cause ainsi que contre Amnesty International. Rabat a constamment soutenu qu’aucun élément matériel ne démontre l’acquisition ou l’utilisation de ce logiciel par ses services de renseignement dans l’espionnage de responsables étrangers, tandis que les soi-disant enquêtes journalistiques continuaient, de leur côté, à s’appuyer sur des analyses techniques et des recoupements en mal de fiabilité pour défendre leurs thèses.

La saison II de Pegasus, une production politico-médiatique aux ressorts aussi opaques que ses inspirateurs, tournée dans les arrière-boutiques des basses manœuvres, a pour héros un personnage dont les caractéristiques semblent empruntées au cinéma d’espionnage aux allures de bidonnage : un ancien officier de la DGST, dissimulé derrière un pseudonyme, réfugié dans un pays tenu secret, dont ni le visage, ni la voix, ni l’âge ne peuvent être révélés, selon le récit scénarisé du monde. Le lecteur est prié d’accorder d’emblée sa confiance à cette source aux motivations obscures, présentée comme la pièce-maîtresse d’un système effroyable. Le récit qu’il livre à ses protecteurs est délirant, décrivant une machine sécuritaire aux allures d’État panoptique, où les caméras semblent pousser comme des champignons, installés subrepticement jusque dans les endroits les plus improbables, comme si chaque mur, chaque lampe ou chaque prise électrique pouvait devenir un œil au service d’une surveillance totale !
Force est de constater que le scénario de la saison 2, sorti cinq plus tard, a été enrichi cette fois d’un héros de la dernière bobine qui faisait défaut au casting du premier feuilleton : un ancien agent des services de renseignement comme prolongement d’une opération téléguidée qui a besoin de désespérément de crédibilisation. Il fallait absolument une caution humaine à une trame jusque-là exclusivement fondée sur des analyses techniques, des recoupements et des sources extérieures dépourvus d’éléments probants. Le modus operandi n’échappe pas aux lecteurs avisés et familiers de ce type de saga médiatique aux relents douteux : après les expertises informatiques et les consortiums internationaux, place désormais au témoignage du « repenti » présenté comme issu du cœur même de l’appareil sécuritaire marocain. Une manière de donner davantage d’épaisseur à des accusations opportunément relancées avec un sens du timing remarquable… Le récit livré par Le Monde soulève d’autres interrogations qui fragilisent sa crédibilité sur un point d’importance. Selon le quotidien français, le « Moussafir » ne s’est pas adressé directement au journal, mais d’abord à un certain journaliste marocain du nom de Hicham Mansouri.
Ce n’est qu’après plusieurs années plus tard que le dossier aurait été transmis à Forbidden Stories, avant d’aboutir à sa publication. Cette chaîne de transmission interpelle autant qu’elle intrigue. Entre un témoin dont l’identité est tenue secrète, un intermédiaire présenté comme journaliste d’investigation et une organisation internationale chargée de reprendre les enquêtes de journalistes dits menacés, le lecteur est prié de suspendre son incrédulité et d’adhérer sans réserve à un dispositif dont plusieurs maillons échappent évidemment à toute vérification publique. L’implication de Forbidden Stories dans cette entreprise ténébreuse ajoute une couche opaque au mode opératoire. L’entité, qui revendique la poursuite d’enquêtes de « journalistes réduits au silence », est devenue un acteur récurrent de plusieurs dossiers internationaux très médiatisés.
Pour ses soutiens, elle constitue un rempart en faveur de la liberté de la presse. Les moins naïfs qui connaissent les dessous des cartes s’interrogent en revanche sur ses méthodes, ses choix éditoriaux, ses partenariats et les réseaux de financement de ses activités. Un faisceau d’indices laisse penser que nous sommes face à une nébuleuse en service commandé qui agit sous couvert d’une démarche d’investigation journalistique.
Manipulation
A lire le narratif du Monde alimenté par la trouvaille de la saison, on pourrait croire que les technologies de surveillance sont une spécialité exclusivement marocaine. Clés USB piégées, téléphones infiltrés, caméras cachées, logiciels espions… Le Maroc y est dépeint comme un laboratoire grandeur nature de l’espionnage moderne, comme si les grandes puissances, avec leurs services de renseignement et leurs impressionnants arsenaux cybernétiques, étaient devenus des enfants de chœur ou avaient soudainement acquis une virginité numérique.
Au-delà des allégations elles-mêmes, une question de fond mérite d’être posée: pourquoi les techniques de surveillance numérique semblent-elles ne devenir scandaleuses que lorsqu’elles sont attribuées au Maroc ? Des révélations d’Edward Snowden sur la NSA aux programmes de surveillance mis au jour au Royaume-Uni, en France, en Israël, en Russie ou en Chine, l’espionnage technologique est depuis longtemps une composante assumée des stratégies sécuritaires des États.
Le véritable débat ne réside pas dans son existence, mais dans son encadrement juridique, son contrôle démocratique et les garanties apportées aux libertés publiques. Reste alors une autre interrogation incontournable : Pourquoi certaines affaires resurgissent-elles avec une ponctualité presque horlogère au gré des séquences diplomatiques, des négociations sensibles ou des grands rendez-vous bilatéraux ? De quoi se demander si l’objectif, chez certains médias français, est réellement l’exercice du devoir d’informer ou servir de courroie de transmission d’opérations de manipulation ou d’influence.. À moins que, pour quelques officines de la guerre informationnelle et leurs relais médiatiques, le Maroc ne soit devenu un feuilleton inépuisable : un pays que l’on convoque à intervalles réguliers non pour aborder sans arrière-pensées ou mauvaise foi ses réalisations et ses insuffisances mais pour alimenter des cabales et des récits à charge ou peser sur les rapports de force ou nuire à son image lorsque les commanditaires pensent que les circonstances s’y prêtent.
Ce mauvais feuilleton n’en finit plus d’être rejoué. À échéances presque régulières (lire encadré), une partie de la presse française, historiquement allergique au Maroc, n’a aucun mal à retrouver le chemin des mêmes ressorts narratifs éculés : un ancien responsable en rupture de ban, un petit frustré du système ou un ectoplasme en mal de lumière, se retrouve opportunément propulsé par ses nouveaux parrains généreux au rang d’opposant à la monarchie. Résultat: une pluie de fausses révélations « exclusives » et tout un pays avec ses institutions une nouvelle fois installé dans le rôle du suspect idéal. Seuls les acteurs changent; le scénario, lui, paraît immuable. La dernière livraison Pegasus I et II s’inscrit dans cette même mécanique. Le générique de Pegasus, saison 3, semble déjà prêt ; il ne manque plus que le prochain prétexte. Quant au suspense, il porte moins sur l’intrigue que sur la date de sortie…
Refrain anti-Maroc : L’acharnement permanent
L’affaire Pegasus s’inscrit dans une tradition médiatique française déjà ancienne. Bien avant les allégations liées à Pegasus, plusieurs dossiers avaient été montés en épingle et instrumentalisés via divers personnages sulfureux à l’image de «Moussafir» du journal Le Monde. En voici quelques spécimens…
Ahmed Boukhari

Au début des années 2000, Ahmed Boukhari défraie la chronique en affirmant que le CAB 1, considéré comme l’ancêtre de l’actuelle Direction Générale de la surveillance du territoire (DGST), aurait joué un rôle central dans l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, sous l’autorité des généraux Mohamed Oufkir et Ahmed Dlimi. Les révélations faites au journal Le Monde en 2001 par celui qui s’était présenté comme ancien agent de la cellule secrète CAB-1 dont il n’était, selon la thèse des autorités marocaines de l’époque, qu’un simple standardiste, ont bouleversé l’histoire de l’affaire Mehdi Ben Barka. M. Boukhari, décédé en février 2005, a affirmé que l’opposant politique, enlevé en 1965 à Paris, avait été torturé à mort et que son corps avait été rapatrié au Maroc pour y être dissous dans de l’acide ! Bien que cette version farfelue n’ait été étayée par aucun élément probant, le quotidien français a accepté de la relayer.
Il est tout de même frappant de constater que, lorsqu’il s’agit du Maroc, des récits parfois difficilement vérifiables trouvent rapidement leur place dans une partie de la presse française, notamment le Monde. Malgré son impact médiatique, le récit de feu Boukhari ne permet toutefois pas d’établir définitivement les circonstances de la disparition de Mehdi Ben Barka. Plus de soixante ans après les faits, son corps n’a jamais été retrouvé et l’affaire demeure l’un des plus grands mystères judiciaires de l’histoire contemporaine.
Mustapha Adib

L’affaire Mustapha Adib avait, elle aussi, tous les ingrédients d’un grand feuilleton politico-médiatique. À la fin des années 1990, le capitaine de l’armée de l’air affirme avoir découvert un trafic de carburant au sein de sa base d’Errachidia. Refusant, selon ses dires, de fermer les yeux, il alerte sa hiérarchie avant de se retrouver lui-même dans le box des accusés. Son arrestation puis sa condamnation par un tribunal militaire déclenchent une vague d’indignation dans les médias et les organisations de défense des droits humains. Le capitaine devient alors, du jour au lendemain, l’officier dissident dont chaque déclaration est scrutée avec attention. Une fois installé en France ou il est pris en main par la presse anti-marocaine, le scénario prend une nouvelle dimension. Autour de Mustapha Adib naît le très médiatisé et chimérique « Comité des officiers libres », présenté ici ou là comme l’embryon d’une contestation capable d’ébranler les fondations de l’institution militaire marocaine. Certains commentaires laissent même entrevoir l’émergence d’un mouvement susceptible de rebattre les cartes du pouvoir. En France, les analyses savantes nourries à la mauvaise foi et à la haine s’enchaînent, les interviews se multiplient et le récit annonce un dénouement spectaculaire. La suite sera beaucoup moins hollywoodienne. Le fameux « Comité des officiers libres », abondamment évoqué à l’époque, ne provoquera ni onde de choc dans les casernes, ni séisme politique, ni soulèvement annoncé. Un pétard mouillé.
Zakaria Moumni

L’affaire Zakaria Moumni n’a, elle non plus, jamais dérogé aux règles du grand feuilleton médiatico-judiciaire. Avec ses rebondissements successifs, ses plaintes, ses livres, ses procès, ses exils et ses crises diplomatiques, le scénario avait tout d’une série à plusieurs saisons dont chaque épisode semblait annoncer le dénouement définitif.
L’histoire commence pourtant loin des tribunaux et des plateaux de télévision. Sacré champion du monde de kick-boxing en 1999, Zakaria Moumni estime devoir bénéficier d’un poste dans l’administration sportive, conformément à un dispositif accordant certains avantages aux sportifs titrés. Face à l’absence de réponse favorable, il multiplie les démarches, interpelle les autorités et fait de son combat une cause publique. Très vite, le différend administratif se transforme en affrontement politique. Le récit prend une dimension bien plus spectaculaire en 2010. Arrêté à son arrivée à Rabat, condamné pour escroquerie à l’issue d’une procédure contestée par plusieurs ONG internationales, Moumni prétend avoir été détenu et torturé. L’affaire franchit alors les frontières nationales. Du pain béni pour certains médias français qui n’hésitent pas à instrumentaliser cette histoire obscure. Le champion de kick-boxing devient alors une figure médiatique, tandis que chaque nouveau développement est présenté comme susceptible d’avoir des répercussions considérables sur les relations entre Rabat et Paris.
Après sa libération et son retour en France, le feuilleton entre dans une nouvelle saison. Avec la publication du livre L’Homme qui voulait parler au roi, puis le dépôt d’une plainte pour torture visant Abdellatif Hammouchi, l’affaire quitte définitivement le ring sportif pour investir les terrains diplomatiques et judiciaires. En 2014, la tentative de notification d’une convocation judiciaire à un haut responsable marocain en visite officielle à Paris provoque une crise sans précédent entre les deux pays. La coopération judiciaire est suspendue, les tensions montent d’un cran et certains observateurs évoquent alors une rupture définitive entre Rabat et Paris. Là encore, la suite se révélera moins spectaculaire que les annonces. Le dossier sera finalement transmis à la justice marocaine, qui le classera sans suite faute de preuves suffisantes, tandis que plusieurs procédures en diffamation engagées par des responsables marocains aboutiront à des décisions défavorables à Moumni. L’exil canadien ouvrira ensuite un nouveau chapitre. Installé outre-Atlantique après avoir été lâché par ses protecteurs français, l’ancien champion continuera d’alimenter l’actualité à travers diverses controverses et démêlés judiciaires. Comme dans les épisodes précédents, le personnage demeurera au centre du récit, même lorsque le scénario semble avoir atteint son générique de fin. Un K.O annoncé…








