Bac : autosatisfaction statistique…

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Si les résultats du baccalauréat donnent lieu chaque année à leur lot de félicitations et de célébrations, ils devraient également être l’occasion d’une réflexion plus profonde sur l’état réel du système éducatif national. Car au-delà des taux de réussite et des moyennes record, la question fondamentale qui mérite d’être posée est la suivante : l’école marocaine parvient-elle réellement à remplir sa mission d’ascenseur social ?

Le discours officiel prisonnier du « fétichisme des statistiques » doit évoluer. On se félicite d’un taux de réussite de 54 %, 58 % ou davantage, on met en avant le nombre de mentions et les moyennes exceptionnelles, mais l’essentiel demeure souvent dans l’angle mort : quelles compétences réelles acquièrent les élèves une fois le bac en poche ? Quels savoirs maîtrisent-ils réellement ? Et surtout, quels citoyens et quels professionnels l’école prépare-t-elle pour demain ?

Or, la responsabilité éducative et nationale impose de dépasser la mise en avant des pourcentages flatteurs pour s’interroger sur les dysfonctionnements structurels qui font du baccalauréat non pas un tremplin vers l’avenir, mais pour la majorité des apprenants un simple report des difficultés invraisemblables qui les attendent dans l’enseignement supérieur ou sur le marché du travail. La principale aberration persistante étant la scolarisation de l’élève pendant le primaire et le secondaire en arabe pour lui demander, du jour au lendemain, de poursuivre ses études universitaires en français! Comme si l’on formait un coureur depuis des années sur une piste avant de l’obliger à disputer la course sur une patinoire.

Des milliers de bacheliers découvrent ainsi, parfois avec brutalité, que leur principal obstacle n’est ni le contenu des études ni leur capacité intellectuelle, mais la langue dans laquelle elles sont dispensées. Une contradiction dont les victimes depuis plus de 30 ans sont toujours les mêmes : les élèves issus principalement des classes démunies et des territoires marginalisés, condamnés à payer le prix d’une arabisation désastreuse que les classes privilégiées prennent soin de contourner en inscrivant leurs enfants dans des établissements où la question ne se pose jamais.

Ce constat qui fait mal au cœur rejoint celui du déterminisme social. Car la performance d’un système éducatif ne se mesure pas seulement en nombre de diplômés; elle est aussi appréciée à sa capacité à faire progresser les élèves issus des milieux les plus modestes et à réduire les inégalités originelles. Un établissement qui accompagne des enfants défavorisés vers la réussite accomplit souvent une mission plus remarquable qu’un autre bénéficiant d’un environnement social privilégié. Autrefois, les moyennes obtenues étaient peut-être moins spectaculaires, mais elles traduisaient souvent des acquis plus solides et des compétences mieux ancrées. Aujourd’hui, bien des observateurs alertent sur le risque d’une inflation des notes et des diplômes qui masque en vérité un affaiblissement des apprentissages fondamentaux.

Autrefois, les moyennes obtenues étaient peut-être moins spectaculaires, mais elles traduisaient souvent des acquis plus solides et des compétences mieux ancrées.

Dès lors, la véritable question n’est pas de savoir combien d’élèves obtiennent leur baccalauréat, mais ce que vaut réellement ce diplôme en termes de connaissances, de compétences et de capacité d’insertion. Cette réalité peut inspirer une piste de réflexion et pourquoi pas d’action : identifier et valoriser les écoles, collèges et lycées qui réussissent à faire progresser leurs élèves au-delà de ce que leur contexte social pourrait laisser présager…Dans un pays où les disparités entre monde urbain et rural, entre enseignement public et privé, ou encore entre régions favorisées et défavorisées demeurent considérables, une telle démarche permettrait de mettre en lumière les bonnes pratiques et les modèles de réussite éventuellement ignorés.

Plutôt que de se focaliser sur le taux de réussite aux examens, il serait donc pertinent de mesurer la « valeur ajoutée » de chaque établissement, c’est-à-dire sa capacité à faire progresser les élèves en tenant compte de leur milieu d’origine. Un tel indicateur offrirait une lecture plus juste des performances du système éducatif et permettrait de distinguer les établissements qui accomplissent un véritable travail d’ascenseur social.

Le défi pour le Maroc n’est donc pas seulement d’augmenter les taux de réussite, mais de construire une école capable à la fois de garantir l’excellence, de réduire les inégalités sociales et de former des générations aptes à relever les défis économiques, scientifiques et technologiques du pays. C’est à cette aune que devrait être mesurée la réussite de l’enseignement, bien davantage qu’à travers la seule célébration comme une victoire nationale des statistiques annuelles ou l’admission d’une poignée de Marocains à l’École polytechnique de Paris. Chaque année, les projecteurs sont en effet braqués sur les quarantaine admis parmi les 60 étrangers reçus au concours. Les chiffres impressionnent et les réseaux sociaux s’emballent. Mais de quoi cette réussite est-elle réellement le nom ?

On oublie souvent de préciser que les Marocains constituent depuis longtemps la première nationalité étrangère à se présenter au concours de cette prestigieuse institution française, créée à l’origine pour former les cadres scientifiques et militaires de l’Empire napoléonien. Dans ces conditions, le nombre élevé d’admis relève aussi d’un simple effet de masse. Surtout, il ne saurait masquer une réalité beaucoup moins reluisante : l’effondrement progressif du niveau général de l’enseignement national, tant public que privé. Ces success stories individuelles servent trop souvent d’alibi à un système éducatif qui peine à remplir sa mission fondamentale. L’arbre des quelques dizaines de polytechniciens admis chaque année finit par cacher la forêt d’un immense gâchis éducatif national. Car derrière ces parcours d’exception se trouvent des centaines de milliers d’élèves confrontés à des classes surchargées, à des inégalités territoriales criantes et à une école qui reproduit davantage les hiérarchies sociales qu’elle ne les corrige.

Or, la véritable grandeur d’une nation ne se mesure pas au nombre de ses étudiants admis dans quelques institutions étrangères, aussi prestigieuses soient-elles. Elle se mesure à la qualité de son école pour tous, à sa capacité à transmettre des savoirs, des valeurs, un sens du collectif et une culture de l’effort partagé.

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