Maroc 2060 : Le basculement démographique

Le Maroc devra adapter ses politiques aux réalités d’une société moins jeune et davantage urbanisée.

Le Maroc continuera de gagner des habitants, mais beaucoup plus lentement. Vieillissement accéléré, natalité en baisse, urbanisation galopante et recomposition des territoires : les nouvelles projections du Haut-Commissariat au Plan (HCP) dessinent un pays en profonde mutation.

Ahmed Zoubaïr

Le Maroc ne sera plus tout à fait le même dans les prochaines décennies. Si la population continuera de croître jusqu’en 2060, cette progression s’inscrira dans une dynamique radicalement différente de celle qui a marqué le Royaume durant la seconde moitié du XXe siècle. Le pays entre désormais dans une nouvelle phase de sa transition démographique, caractérisée par un ralentissement durable de la croissance de la population, une urbanisation toujours plus poussée, une baisse continue de la fécondité et un vieillissement accéléré des habitants. Derrière ces évolutions statistiques se dessine une profonde transformation de la société marocaine. Elles auront des répercussions majeures sur l’organisation des politiques publiques, la planification économique, le marché du travail, les systèmes éducatif et sanitaire, ainsi que sur le financement de la protection sociale.

Facteurs structurels

À la lumière des résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a actualisé ses projections démographiques jusqu’en 2060. Réalisées selon la méthode internationale dite « des composantes », ces projections prennent en compte les évolutions attendues de la fécondité, de la mortalité et des migrations. Le scénario central, jugé le plus probable, prévoit que la population marocaine atteindra 43,3 millions d’habitants en 2060, contre près de 36,8 millions aujourd’hui, soit une hausse globale de près de 18 %. Cette augmentation masque toutefois une réalité essentielle : la croissance démographique ralentira progressivement jusqu’à devenir quasiment nulle à l’horizon 2060. Le taux d’accroissement annuel passerait ainsi de 0,7 % actuellement à un niveau proche de zéro dans moins de quarante ans.

Cette évolution traduit l’aboutissement de la transition démographique engagée depuis plusieurs décennies. Après avoir connu une forte explosion démographique dans les années 1960 et 1970, le Maroc rejoint progressivement le profil des pays où la natalité diminue tandis que l’espérance de vie continue de s’allonger. La croissance future de la population sera essentiellement concentrée dans les villes. Le HCP prévoit que la population urbaine passera de 23,1 millions d’habitants en 2024 à 32,5 millions en 2060. À cette échéance, près de trois Marocains sur quatre vivront en milieu urbain. À l’inverse, les campagnes poursuivront leur déclin démographique. La population rurale devrait reculer de 13,7 millions à seulement 10,8 millions d’habitants. Cette évolution reflète la poursuite d’un mouvement ancien : l’exode rural, alimenté par la concentration des activités économiques, des services publics, des universités et des investissements dans les grandes agglomérations. Cette urbanisation accélérée constitue autant une opportunité qu’un défi. Elle impose d’anticiper des besoins considérables en matière de logements, de mobilité, de réseaux de transport, d’équipements collectifs, d’écoles, d’universités, d’hôpitaux et de services publics de proximité. En parallèle, elle souligne l’urgence de revitaliser les territoires ruraux afin d’y créer davantage d’emplois, de moderniser les infrastructures, de renforcer l’accès aux services essentiels et d’offrir aux jeunes des perspectives capables de freiner l’exode vers les villes.

Une fécondité désormais inférieure au seuil de renouvellement des générations Autre évolution majeure : la baisse continue de la fécondité. L’indice synthétique de fécondité est passé de 2,21 enfants par femme en 2014 à seulement 1,97 en 2024, franchissant ainsi le seuil symbolique de renouvellement des générations fixé à 2,1 enfants par femme. Selon les projections du HCP, cette tendance devrait se poursuivre pour atteindre environ 1,81 enfant par femme en 2060. Ce recul résulte de multiples facteurs structurels : généralisation de l’urbanisation, prolongation des études, insertion croissante des femmes sur le marché du travail, hausse du coût du logement, renchérissement de l’éducation des enfants, évolution des aspirations individuelles et transformation des modèles familiaux. Le HCP rappelle néanmoins que plusieurs scénarios demeurent possibles, la fécondité restant un indicateur sensible aux évolutions économiques, sociales et culturelles.

La diminution des naissances modifiera profondément les besoins du système éducatif. Les enfants âgés de 4 à 5 ans passeront d’environ 1,25 million aujourd’hui à moins d’un million en 2060. La population en âge de fréquenter l’enseignement primaire reculera également, passant de 4,16 millions à environ 3,04 millions d’élèves. Loin d’être uniquement un défi, cette évolution pourrait représenter une véritable opportunité. Avec des effectifs moins importants, le système éducatif pourrait améliorer le taux d’encadrement, réduire la surcharge des classes, renforcer la qualité des apprentissages et optimiser l’allocation des ressources humaines et budgétaires. Parallèlement, la population en âge de travailler (15-59 ans) poursuivra sa progression pour atteindre près de 25 millions de personnes. Toutefois, cette croissance concernera essentiellement les centres urbains, tandis que les zones rurales verront leur population active diminuer progressivement.

Changement de paradigme

La transformation la plus spectaculaire concerne sans doute le vieillissement de la population. Selon les projections du HCP, le nombre de Marocains âgés de 60 ans et plus passera de 5 millions en 2024 à près de 10,9 millions en 2060. Autrement dit, une personne sur quatre sera âgée de plus de 60 ans, contre un peu plus d’une sur huit aujourd’hui. Les personnes de 70 ans et plus connaîtront une progression encore plus rapide, leurs effectifs devant plus que tripler durant cette période. Cette mutation démographique représente un véritable changement de paradigme pour les politiques publiques. Elle entraînera une pression croissante sur les régimes de retraite, les finances publiques, les structures hospitalières et les services de santé spécialisés dans les maladies chroniques et la gériatrie. Elle posera également la question du financement de la dépendance, du développement des services d’aide à domicile, de la prise en charge des personnes âgées et du renforcement des solidarités intergénérationnelles. Au-delà des chiffres, ces projections constituent un véritable outil d’aide à la décision pour les pouvoirs publics.

Le Maroc devra adapter ses politiques aux réalités d’une société moins jeune, davantage urbanisée et aux besoins profondément renouvelés. Il lui faudra repenser l’école, préparer le marché du travail aux mutations démographiques, consolider les systèmes de retraite, accélérer la généralisation de la protection sociale, moderniser le système de santé et réduire les inégalités territoriales. Autrement dit, la question démographique ne relève plus seulement des statistiques : elle devient un levier stratégique de développement. Les choix effectués aujourd’hui conditionneront la capacité du Royaume à transformer cette transition démographique en dividende économique et social, plutôt qu’en facteur de déséquilibres. Le défi n’est donc plus celui de la croissance de la population, mais celui de sa préparation. Car le Maroc de 2060 sera moins jeune, plus urbain, plus âgé… et devra être plus résilient que jamais.


Edito

La démographie ne fait jamais de bruit. Elle évolue lentement, presque imperceptiblement. Pourtant, c’est elle qui façonne les nations. Les nouvelles projections du Haut-Commissariat au Plan (HCP) ne se limitent pas à annoncer quelques millions d’habitants supplémentaires d’ici 2060. Elles décrivent un Maroc profondément transformé : moins de naissances, davantage de personnes âgées, une urbanisation toujours plus forte et des campagnes qui continuent de se vider.Le véritable enjeu n’est donc pas la croissance de la population, mais sa nouvelle composition. Et c’est précisément là que se joue l’avenir du pays. Le Maroc dispose encore d’une fenêtre d’opportunité. La population en âge de travailler continuera d’augmenter durant les prochaines décennies. Ce “dividende démographique” ne produira toutefois de richesse que si cette jeunesse trouve un emploi, bénéficie d’une formation de qualité et évolue dans une économie capable de créer suffisamment de valeur. Sans cela, ce potentiel pourrait rapidement se transformer en fardeau économique et social.

La priorité absolue est donc l’investissement dans le capital humain. L’école  doit cesser d’être un lieu de reproduction des inégalités pour devenir un véritable ascenseur social. Avec la baisse attendue du nombre d’élèves, le Royaume dispose d’une occasion unique d’améliorer la qualité de l’enseignement, de réduire les effectifs par classe, de renforcer les compétences des enseignants et d’adapter les formations aux métiers de demain, notamment dans le numérique, l’intelligence artificielle, les industries vertes et les technologies de pointe. L’emploi constitue le deuxième chantier majeur. Les prochaines décennies verront arriver sur le marché du travail plusieurs millions d’actifs supplémentaires. Le secteur public ne pourra évidemment pas absorber ces nouveaux arrivants. Il devient donc indispensable d’accélérer la réindustrialisation du pays, de soutenir les PME, de simplifier l’environnement des affaires, de stimuler l’innovation et de favoriser l’entrepreneuriat. Une croissance économique sans création massive d’emplois ne permettra pas de relever le défi démographique. La transformation des territoires doit également devenir une priorité nationale.

L’urbanisation continuera de s’accélérer, mais elle ne doit pas se traduire par des métropoles saturées et des campagnes abandonnées. Il est urgent de développer des villes intermédiaires attractives, de renforcer les infrastructures rurales, d’améliorer l’accès aux services publics et d’encourager les investissements productifs en dehors des grands pôles urbains. L’équilibre territorial est aussi un facteur de cohésion sociale. Le vieillissement de la population appelle, quant à lui, une véritable stratégie volontariste. Le Maroc doit dès aujourd’hui préparer une société où une personne sur quatre aura plus de 60 ans. Cela implique de consolider les régimes de retraite, de garantir leur soutenabilité financière, de développer une médecine gériatrique moderne, d’investir dans les soins de longue durée et de structurer une véritable économie de la dépendance. Les métiers liés à l’accompagnement des personnes âgées deviendront demain des secteurs stratégiques. Cette transition suppose également de promouvoir le vieillissement actif. Les seniors ne doivent plus être considérés uniquement comme des bénéficiaires de prestations sociales, mais aussi comme des acteurs de la société. Leur expérience, leur expertise et leur engagement associatif peuvent constituer une richesse considérable, à condition que les politiques publiques créent les conditions de leur participation.

Enfin, aucune stratégie  démographique ne saurait réussir sans une politique familiale cohérente. Dans un contexte où la fécondité passe sous le seuil de renouvellement des générations, il devient nécessaire de réduire les obstacles économiques qui pèsent sur les jeunes ménages : accès au logement, garde d’enfants, conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, amélioration des revenus et de la qualité des services publics. L’objectif n’est pas d’encourager artificiellement les naissances, mais de permettre aux familles de réaliser leurs projets de vie dans de meilleures conditions. Si la fécondité nationale poursuit sa baisse (1,97 enfant par femme en 2024 selon le HCP, avec une projection à 1,81 en 2060), le débat sur une politique de soutien à la natalité finira inévitablement par s’inviter dans l’agenda public. Toutefois, l’expérience internationale montre qu’il s’agit d’un sujet complexe : les mesures les plus efficaces ne sont pas les primes à la naissance, mais celles qui réduisent le coût économique et social d’avoir des enfants. Avec un indice de fécondité désormais inférieur au seuil de renouvellement des générations, le pays rejoint progressivement la trajectoire empruntée par de nombreuses économies développées confrontées aujourd’hui à un vieillissement accéléré et à une raréfaction de leur population active. Attendre que cette situation devienne critique serait une erreur stratégique.

Il ne s’agit pas de mener une politique nataliste au sens traditionnel du terme, ni d’inciter artificiellement les familles à avoir davantage d’enfants. L’objectif doit plutôt être de lever les freins qui conduisent de nombreux jeunes couples à reporter, voire à renoncer à leur projet parental. Le premier levier est économique. L’accès au logement demeure difficile pour une grande partie des jeunes ménages, tandis que le coût de l’éducation et de la santé pèse lourdement sur les budgets familiaux. Des aides ciblées pour les primo-accédants, un renforcement des allocations familiales, une offre plus abondante de crèches et de structures de petite enfance, ainsi qu’une fiscalité davantage favorable aux familles pourraient contribuer à restaurer la confiance. Le deuxième levier concerne l’emploi et la stabilité des revenus. Les études menées dans plusieurs pays montrent que ce sont moins les aides ponctuelles que la sécurité économique qui favorise les projets familiaux. Un emploi durable, une meilleure protection sociale, des congés parentaux adaptés et une conciliation plus équilibrée entre vie professionnelle et vie familiale constituent des facteurs déterminants. Le Maroc a souvent démontré sa capacité à anticiper les grands défis. La généralisation de la protection sociale, le développement des infrastructures, les investissements dans les énergies renouvelables ou encore la politique de dessalement de l’eau témoignent d’une vision à long terme sur plusieurs dossiers stratégiques. La transition démographique mérite aujourd’hui le même niveau d’ambition. Car les décisions prises au cours des cinq à dix prochaines années détermineront le visage du Maroc de 2060. En matière de démographie, attendre, c’est déjà prendre du retard. Anticiper, au contraire, c’est transformer une contrainte annoncée en formidable levier de développement.

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