À l’occasion de la Fête de la Jeunesse, le Maroc célèbre une génération connectée, ambitieuse et impatiente de prendre son destin en main. Mais derrière l’énergie et les aspirations se dessine une question lancinante, ravivée par la tentative d’émigration collective vers Sebta fin juillet: comment donner à cette jeunesse suffisamment de raisons de croire en son avenir ici, plutôt que de le chercher sur l’autre rive ?
Saliha Toumi
La jeunesse marocaine vit aujourd’hui à la croisée de deux mondes. D’un côté, une génération hyperconnectée, ouverte sur le monde, familière des codes culturels internationaux et capable, grâce au numérique, de créer, d’entreprendre et de s’exprimer comme jamais auparavant. De l’autre, une réalité quotidienne encore marquée par le chômage, les inégalités territoriales, la précarité de certains parcours et le sentiment d’un accès inégal aux opportunités. Cette contradiction nourrit une tension nouvelle : une jeunesse qui a le monde dans son téléphone, mais qui ne trouve pas toujours sa place dans son propre environnement. Jamais une génération n’a été aussi exposée aux possibilités offertes ailleurs.
Instagram, TikTok, YouTube et les plateformes numériques ne montrent plus seulement des contenus : ils donnent à voir des modes de vie, des carrières, des salaires, des mobilités et des horizons qui paraissent parfois à portée de main. Le jeune Marocain compare, observe, s’informe et mesure en permanence l’écart entre ce qu’il voit et ce qu’il peut réellement espérer chez lui. La tentative massive d’émigration vers Sebta, à la fin du mois de juillet, a brutalement donné une dimension concrète à cette aspiration. Derrière les images de jeunes prenant la direction de l’enclave espagnole, il ne faut voir ni une jeunesse uniformément désespérée ni un simple phénomène migratoire.
Il faut aussi entendre le signal d’une génération qui, pour une partie d’entre elle, rêve d’autres rivages parce qu’elle doute de pouvoir construire ici l’avenir auquel elle aspire. Le rêve du départ n’est d’ailleurs pas nouveau. Ce qui change, c’est la puissance avec laquelle il est alimenté par l’ouverture numérique. L’étranger n’est plus une destination abstraite racontée par ceux qui sont partis. Il est quotidiennement visible sur les écrans. On y voit des jeunes de même âge travailler, voyager, étudier, consommer, entreprendre ou simplement vivre dans des environnements perçus comme plus prévisibles et plus rémunérateurs. Cette proximité virtuelle rend l’ailleurs presque familier et peut accentuer la frustration lorsque les perspectives locales paraissent étroites.
Pour autant, cette jeunesse ne se résume pas à son désir de partir. Elle est aussi une génération qui entreprend, crée, innove et cherche à prendre la parole. Dans les grandes villes comme dans les territoires plus éloignés, des jeunes développent des projets, investissent les réseaux sociaux, lancent des activités, créent des contenus, s’engagent dans des associations ou utilisent le numérique pour contourner les barrières traditionnelles. Le paradoxe est là : une jeunesse qui veut parfois quitter le pays est aussi une jeunesse qui veut profondément y réussir. Le désir d’émigration peut exprimer moins un rejet du Maroc qu’une quête de reconnaissance, de mobilité sociale et de dignité. Partir devient, pour certains, le moyen imaginé d’accélérer une trajectoire que le système local semble ralentir.
Cette impatience doit être prise au sérieux.
Le chômage des jeunes, notamment lorsqu’il se conjugue avec un niveau de qualification élevé, produit un sentiment particulièrement corrosif : celui d’avoir fait les efforts demandés sans obtenir la récompense promise. À cela s’ajoutent les disparités territoriales. Entre une métropole disposant d’universités, d’infrastructures culturelles, de clubs sportifs, de réseaux professionnels et une petite ville ou une zone rurale où les possibilités restent limitées, les chances de construire son avenir ne sont pas les mêmes. Dans de nombreux territoires, l’école demeure encore le principal espace de socialisation. Les équipements culturels et sportifs restent insuffisants ou inégalement répartis. Or, un terrain de sport, une maison de jeunes, une bibliothèque, un espace culturel ou un lieu de formation ne sont pas de simples équipements publics. Ce sont des infrastructures d’avenir.
Les jeunes femmes font face, elles aussi, à des obstacles spécifiques : contraintes de mobilité, difficultés d’accès à l’emploi, poids des normes sociales et manque d’opportunités adaptées. Pourtant, elles investissent de nouveaux espaces, de l’artisanat à l’entrepreneuriat numérique, de la création artistique à l’engagement associatif. Leur participation pleine et entière à la vie économique et sociale constitue l’un des grands enjeux de la transformation du pays. Parallèlement, le rapport aux institutions évolue. Une partie de la jeunesse se reconnaît peu dans les formes traditionnelles de participation politique. Les partis, les discours institutionnels mille fois ressassés ou les promesses mielleuses peinent à convaincre une génération habituée à l’immédiateté du numérique et à l’évaluation permanente des résultats. Elle demande du concret.
Des emplois qui permettent de vivre dignement. Des formations qui débouchent réellement sur des métiers. Des territoires où l’on peut étudier, pratiquer un sport, accéder à la culture et entreprendre sans devoir systématiquement rejoindre une grande ville. Des transports qui rapprochent les régions. Des espaces où les initiatives peuvent émerger. Des institutions capables d’écouter avant de décider. La culture et le sport doivent, dans cette perspective, être considérés comme de véritables politiques de jeunesse. Un équipement culturel dans une petite ville peut faire émerger des artistes. Un club sportif peut révéler des talents et offrir un cadre collectif. Un espace numérique peut permettre à un jeune entrepreneur de travailler avec le monde entier depuis son territoire. Chaque opportunité créée localement est aussi une raison supplémentaire de rester, de construire et de croire en son avenir.
La tentative de Sebta doit donc être regardée avec lucidité, sans caricature ni complaisance. Elle rappelle que les aspirations de la jeunesse ne se décrètent pas. Elles se mesurent à l’aune de ses possibilités réelles. Lorsqu’un jeune regarde vers l’autre rive, il ne regarde pas seulement une frontière géographique : il regarde une promesse. La réponse ne peut être de lui demander simplement de ne pas partir. Il faut lui donner suffisamment de raisons de rester. Cela passe par l’emploi, bien sûr, mais aussi par la confiance, la mobilité sociale, l’accès à la culture, au sport, à la formation, à l’entrepreneuriat et à une véritable reconnaissance de sa capacité à participer aux décisions qui concernent son avenir. La jeunesse marocaine n’est ni passive ni résignée. Elle est impatiente, connectée, exigeante et profondément consciente de ce qui se passe ailleurs. Elle porte en elle une formidable énergie de transformation. Mais cette énergie peut devenir moteur de développement ou alimenter la tentation du départ. Entre ici et ailleurs, entre l’attachement au pays et le rêve d’autres rivages, une génération cherche aujourd’hui sa place. L’enjeu du Maroc de demain est peut-être là : faire en sorte que le rêve d’ailleurs ne devienne pas, faute de perspectives ici, la seule manière de rêver grand.








