Le Canard en campagne : Des promesses plein le bec

Devant l’avalanche de promesses électorales qui s’abat sur le Maroc, le Canard n’a pas pu résister à l’envie de promettre. Par patriotisme, dit-il, il fallait bien apporter sa petite contribution à cette grande foire électorale où chacun rivalise de générosité avec l’argent des autres. Le palmipède national a donc décidé de se lancer dans la course, histoire de ne pas laisser aux professionnels de la politique le monopole du «demain on rase gratis ». Avec une différence de taille : le Canard a prévu dans son programme une mesure phare : disparition sans préavis après le scrutin.

Saliha Toumi

Le programme du Canard Libéré lui est très simple : rendre les Marocains heureux. Et si possible avant le dépouillement des voix. Après, chacun sait que le bonheur se perd souvent entre deux décomptes.

Pouvoir d’achat : fini la vie chère !

Nous ferons baisser les prix, augmenter les salaires et gonfler le pouvoir d’achat. La viande retrouvera le prix de la viande — celle d’avant, quand on en mangeait. Le salaire retrouvera sa dignité. Le panier de la ménagère retrouvera le chemin de la maison, escorté par la force publique si nécessaire. Et puisque nous sommes généreux: le SMIG passera à 7 000 DH.

Pourquoi 7 000 ? Parce que 6 000, c’était le tarif de la promesse précédente. Et 8 000, ça ferait vraiment sérieux. Disparités sociales et territoriales : un seul Maroc, zéro différence ! Fini le Maroc à plusieurs vitesses. Même école, même santé, mêmes routes, mêmes équipements, mêmes services publics pour tout le monde, de Tanger à Lagouira. Le village le plus enclavé aura droit à son désenclavement, son hôpital, son lycée, sa connexion internet et, pourquoi pas, son tramway. Pour les territoires les plus éloignés, nous étudierons même la possibilité d’un aéroport entre deux douars. Avec piste en terre battue, duty-free au thé à la menthe et vol quotidien… dans le programme.

Chômage : zéro chômeur !

Chaque jeune aura droit à un emploi. Chaque diplômé aura son poste. Chaque poste aura son salaire. Chaque salaire aura son pouvoir d’achat. Et pour atteindre le plein emploi, nous créerons autant d’emplois qu’il faudra. S’il n’y en a pas assez, nous créerons les entreprises qui vont avec. Si les entreprises ne suivent pas, nous créerons des commissions. Et si les commissions ne suffisent pas, nous modifierons la définition du chômage : désormais, chercher du travail sera un travail. Non rémunéré, mais courageux.

École : la grande révolution !

L’école sera réformée de la maternelle à l’université. Des enseignants mieux formés et payés, des classes moins chargées, des établissements mieux équipés, des élèves mieux accompagnés. Objectif : que l’élève sache lire avant de savoir remplir un formulaire de désorientation . Et qu’il sache compter avant de compter les promesses non tenues. Et surtout, nous remonterons spectaculairement dans le classement PISA. Fini les profondeurs du classement ! Nous visons le top 10. Puis le top 5. Et pourquoi pas la première place ? Après tout, en matière de promesses, nous sommes déjà champions du monde. Pour les résultats, nous demandons un délai supplémentaire.

Santé : le médecin chez vous !

Des hôpitaux modernes, des médecins disponibles, des rendez-vous rapides, des soins accessibles à tous. Vous appelez le matin, le médecin arrive l’après-midi. Enfin… c’est le programme. Dans la réalité, vous appelez le matin, on vous répond de rappeler après l’élection. Si le standard répond.

Logement : chacun son toit !

Un logement décent pour chaque famille. Et pour ceux qui n’en ont pas les moyens, l’État aidera. Pour ceux qui n’ont toujours pas les moyens après l’aide de l’État, nous créerons une aide à l’aide. Et si l’aide à l’aide ne suffit pas, nous créerons un ministère de l’Aide à l’Aide à l’Aide, avec secrétariat d’État à la Mousse à Raser.

Transport : fini l’attente !

Des bus à l’heure, propres, nombreux et climatisés. Le bus arrivera même avant que le passager n’arrive à l’arrêt. Pour les retardataires, un service spécial sera prévu. Pour les autres, une marche à pied subventionnée, écologique et patriotique.  Les crèches seront accessibles à tous. Parce qu’il est temps que les parents cessent de payer un salaire pour faire garder un enfant pendant qu’ils vont en gagner un autre — souvent plus petit, souvent en retard, souvent fictif.

Nous promettons donc des crèches gratuites, propres, chauffées en hiver, climatisées en été, avec des éducatrices bien payées et des places pour tous. Pour les listes d’attente, nous créerons une liste d’attente pour la liste d’attente. Et pour les parents qui n’obtiennent pas de place, une aide à la garde d’enfants sera versée : elle leur permettra de payer une crèche privée, ou, à défaut, de garder leur enfant eux-mêmes en télétravail non rémunéré. C’est ça, la conciliation travail-famille.

Factures d’eau et d’électricité : réduites

L’eau coulera à volonté, l’électricité aussi. Pour les coupures, nous promettons une application permettant de les suivre en temps réel : vous saurez exactement à quelle heure vous n’avez plus d’eau, à quelle heure vous n’avez plus d’électricité, et à quelle heure le service client a fermé. Vous pourrez même noter la coupure, la commenter, la partager. En cas de facture impayée, l’application vous préviendra en temps réel que vous êtes coupé. C’est ça, la transparence numérique.

Bureaucratie : simplifiée!

Un seul formulaire, une seule signature, un seul guichet… et seulement six mois d’attente. Mais rassurez-vous : l’attente sera dématérialisée. Vous pourrez suivre l’avancement de votre dossier en ligne, en temps réel, et constater avec émotion qu’il n’avance pas. Le guichet sera ouvert de 8h30 à 8h45, sauf jours fériés, veilles de fériés, lendemains de fériés et jours où le fonctionnaire a un dossier plus urgent que le vôtre. Un numéro vert sera mis en place. Il ne répondra pas, mais il sera vert. Et maintenant, la promesse suprême Nous nous engageons solennellement à tenir toutes nos promesses.

Celles sur le pouvoir d’achat. Celles sur l’emploi. Celles sur l’école. Celles sur PISA. Celles sur les territoires oubliés. Celles sur la santé. Celles sur le logement.

Toutes. Enfin, celles qui survivront au lendemain du scrutin. Car il existe, en politique, une vieille tradition : avant l’élection, on promet l’avenir ; après l’élection, on explique le présent ; et à l’élection suivante, on promet de nouveau l’avenir, avec un nouveau slogan, une nouvelle casquette et la même mémoire trouée.

Votez donc tranquillement. Demain, on rase gratis. Après-demain, on expliquera que le rasoir était prévu dans la prochaine réforme, mais que le budget a été consacré à la communication sur la réforme du rasoir. Et si le rasoir manque, une commission d’enquête sera créée sur la pénurie de mousse à raser. Mais pas de souci : la majorité au pouvoir, celle qui avait promis le plein emploi, l’école de demain, l’hôpital de proximité, le tramway dans chaque douar et la lune en promotion, bloquera aussitôt la commission.

Motif officiel : « dossier trop politique », « priorité à l’urgence sociale», « risque de déstabilisation des institutions ». En clair : on ne va quand même pas enquêter sur une pénurie alors qu’on a promis l’abondance! Alors la commission sera renvoyée à une sous-commission. La sous-commission créera un groupe de travail. Le groupe de travail demandera un rapport. Le rapport sera enterré. Et une nouvelle promesse naîtra : celle de rouvrir un jour la commission sur la mousse à raser. Après l’élection suivante, bien sûr.Ainsi va la démocratie du rasoir : on promet la lame, on bloque l’enquête, et on laisse le peuple se raser à sec.

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