Relations maroco-espagnoles : De l’îlot Leïla à Sebta

Le leader du PP Alberto Núñez Feijóo et son prédécesseur José Maria Aznar.

Si le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a fait du rapprochement avec Rabat un axe stratégique de la diplomatie espagnole, la droite et l’extrême droite espagnoles ont instrumentalisé la crise migratoire de Sebta pour attiser un sentiment anti-marocain fort dans l’opinion et tenter de retourner contre Sánchez sa politique de normalisation avec le Maroc.

Abdellah Chankou

Il y a dans les relations hispano-marocaines une mécanique presque cyclique : dès que Madrid et Rabat traversent une zone de turbulence, un rocher surgit. Un îlot, un confetti de terre, Sebta. Comme si, dans le détroit, la géographie était plus forte que la diplomatie. En 2002, ce fut Leïla. En 2026, Sebta. Deux époques, deux crises, un même parfum, un dénominateur commun : Washington. La capitale américaine n’est pas très loin.

Juillet 2002. José María Aznar, alors chef du gouvernement espagnol et du Parti Popular ( PP), répond à la présence marocaine sur l’îlot Leïla par une démonstration militaire pour le moins brutale. Opération Romeo-Sierra : le rocher est repris sans combat. Sur la forme, l’affaire est territoriale. Sur le fond, elle est stratégique. Washington considère déjà Rabat comme un partenaire essentiel dans le dispositif méditerranéen et la lutte antiterroriste. Le Maroc cherchait pour sa part à renforcer sa relation avec Washington, notamment dans le nouveau contexte géopolitique créé par les attentats du 11-Septembre.

Aznar, héritier revendiqué de la droite franquiste, veut montrer que l’Espagne, membre de l’OTAN et alliée historique des États-Unis, refuse de se laisser reléguer au second rang dans son propre voisinage méridional. Si Washington cherche un partenaire solide sur la rive sud, Madrid rappelle qu’elle reste la meilleure option — surtout militairement. Ce n’est pas la seule raison de l’intervention, mais la dimension américaine est documentée : une délégation de haut niveau de la CIA se trouvait à Madrid, Colin Powell s’impliqua personnellement, et Washington obtint le retour au statu quo. Autrement dit: Espagne et Maroc jouaient aux gros bras autour d’un caillou inhabité, et le véritable spectateur, au premier rang, était américain. Vingt-quatre ans plus tard, le décor change. Pas la pièce. Sebta, acte II. La crise migratoire de juillet 2026 place Sebta au centre d’une nouvelle bataille politique espagnole.

Plus de 70 000 personnes franchissent la frontière en quelques jours, provoquant une crise humanitaire et politique majeure. Les documents espagnols déclassifiés récemment confirment que les services de renseignement avaient anticipé un risque important et alerté leurs homologues marocains avant le 30 juillet. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir une instruction marocaine d’organiser l’afflux. À l’inverse de ses adversaires, Sánchez, en homme responsable, refuse d’accuser Rabat sans preuves concrètes. Le gouvernement marocain rejette catégoriquement les accusations et dénonce, via un communiqué de sa diplomatie, l’instrumentalisation du Royaume dans la politique intérieure espagnole, tout en rappelant l’importance de la coopération initiée depuis 2022 entre les deux voisins.

Proximité

Et le vieux scénario reprend. Le Maroc, à son corps défendant, est érigé en premier problème de l’Espagne, permettant de parler frontières sans parler pouvoir d’achat, migration sans économie, souveraineté sans bilan gouvernemental. Surtout, il offre à la droite et à l’extrême droite un punching-ball et un bouc-émissaire commode : Sanchez, le Maroc. L’agitation de la peur, la xénophobie…

C’est ici que le parallèle avec 2002 devient intéressant. L’Espagne de Sánchez entretient. comme chacun le sait des relations beaucoup plus difficiles avec l’administration Trump. Désaccords sur les dépenses militaires, refus de l’utilisation des bases de Rota et Morón, la Palestine. Trump n’a pas attendu Sebta pour s’en prendre à Sánchez. Il s’est emparé de la crise pour accuser l’Espagne de mal contrôler sa frontière, tout en affichant sa proximité avec le Maroc de Mohammed VI. Situation inconfortable pour la droite espagnole. Atlantiste de tradition, elle supporte mal l’irritation de Washington envers l’Espagne à cause de Sánchez. Alors pourquoi ne pas transformer le Maroc en ciblé toute désignée ? Si Sánchez est accusé d’avoir trop rapproché Madrid de Rabat, le Parti populaire peut se vendre comme le partenaire européen naturellement plus compatible avec Washington. Et si Trump assume une relation privilégiée avec Rabat, la concurrence devient triangulaire : Washington, Madrid, Rabat. Le Maroc est plus qu’un simple voisin du Sud. Il devient le thermomètre des relations entre Madrid et Washington.

En 2002, Aznar voulait démontrer que l’Espagne restait la puissance militaire incontournable du détroit, au moment même où Washington renforçait ses liens avec Rabat. En 2026, une partie de la droite espagnole veut démontrer que l’Espagne peut redevenir, face à Sánchez, le partenaire européen le plus fiable de Washington. Sauf que le Maroc n’est plus tout à fait le même partenaire. Trump a reconnu en 2020 la souveraineté marocaine sur le Sahara. Depuis son retour à la Maison-Blanche, les relations Washington-Rabat continuent de se renforcer sur plusieurs dossiers stratégiques. Voilà qui complique le calcul espagnol. Car vouloir concurrencer Rabat auprès de Washington suppose d’abord d’admettre que Rabat occupe désormais une place singulière dans la stratégie américaine. Le vieux réflexe du Maroc « petit Poucet du Sud » que l’Espagne impressionnerait militairement ou diplomatiquement appartient à une autre époque. Le Maroc de 2026 n’est plus celui de 2002. Et Washington n’est plus tout à fait celui d’hier.

Dans son communiqué, le ministère marocain des Affaires étrangères refuse que le Royaume serve de bouc émissaire dans les règlements de comptes politiques espagnols, tout en réaffirmant qu’il n’a aucun intérêt à détruire la relation construite avec Madrid depuis 2022. C’est probablement la partie la plus intelligente du message : fermeté sur l’instrumentalisation, réalisme sur les intérêts. Rabat sait que l’Espagne est un partenaire majeur. Sánchez a compris que le Maroc est un partenaire avec lequel l’Espagne ne peut plus jouer au chat et à la souris.

En 2022, Sánchez a choisi de reconnaître le plan marocain d’autonomie comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour régler ce pseudo-conflit. Pour l’ancienne puissance coloniale du Sahara, ce virage stratégique n’avait rien d’anodin. Il n’était pas du goût d’une partie de la classe politique espagnole, aux réflexes anachroniques. Sánchez a assumé : les intérêts communs comptaient plus que les différends. Commerce, investissements, sécurité, lutte contre le terrorisme et les trafics, migration, énergie, tourisme, culture, Coupe du monde 2030 : la liste est longue. C’est précisément pourquoi la crise de Sebta ne devrait pas être transformée en guerre de tranchées.

Arme politique 

Telle est peut-être la vraie leçon des deux crises. En 2002, Madrid voulait montrer ses muscles à Rabat. En 2026, certains voudraient utiliser Sebta pour montrer les faiblesses supposées de Sánchez et, accessoirement, rappeler à Washington que l’Espagne peut redevenir un partenaire plus docile. Dans les deux cas, le Maroc sert de miroir aux ambitions espagnoles. Mais il y a une différence fondamentale. En 2002, l’Espagne pouvait encore croire qu’une démonstration de force suffirait à remettre Rabat à sa place. En 2026, cette vision pèche par son caractère anachronique. Le Maroc est devenu un partenaire stratégique de Washington, un acteur africain plus affirmé, un interlocuteur incontournable pour Madrid. Sánchez l’a compris. Rabat aussi. Reste à savoir quand la droite espagnole comprendra qu’un voisin stratégique ne se combat pas à coups de réflexes xénophobes. Car, au bout du compte, Madrid et Rabat resteront voisins après Sánchez, après Feijóo, après Trump, après tous ceux qui auront manœuvré en criant au loup depuis Sebta. Le rocher de Leïla est toujours là. Sebta aussi. Et Washington regarde toujours le détroit. Comme en 2002. Sauf qu’aujourd’hui, le Maroc n’attend plus qu’on lui dise quelle place il doit occuper dans l’échiquier.

Reste une question : à qui profite la crise de Sebta ? À la droite et à l’extrême droite espagnoles, qui en ont fait un formidable carburant électoral contre Pedro Sánchez. Ce qui en soulève une autre, plus troublante : qui a alimenté, via les réseaux sociaux, cette déferlante migratoire ? La question mérite d’être posée, d’autant que Sánchez a lui-même pointé des campagnes de désinformation liées notamment à la Russie, à Israël et à l’internationale d’extrême droite. Il a établi un lien entre ces campagnes et les positions de Madrid sur la guerre en Ukraine et surtout sur Gaza, où ses critiques envers le gouvernement israélien ont été particulièrement vives. Mais qui a intérêt à transformer une crise migratoire en arme politique ? Car lorsque les réseaux sociaux deviennent des accélérateurs de foule et que l’émotion prend le pas sur les faits, la frontière entre mouvement spontané, manipulation numérique et instrumentalisation politique devient dangereusement floue. À Sebta, la crise migratoire aura au moins eu un mérite : rappeler que, derrière chaque déferlement présenté comme spontané, il faut aussi regarder qui souffle sur les braises — et à qui profite l’incendie…

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