Le 23 septembre, les Marocains ne désigneront pas seulement 395 députés. Ils diront surtout s’ils croient encore que cela vaut la peine de voter. Il existe un chiffre que les états-majors évoquent du bout des lèvres : le taux de participation. C’est pourtant lui qui donnera son vrai sens au scrutin. Une élection peut être juridiquement impeccable, riche de 1 850 listes et de 7 288 candidats — plus de dix-huit prétendants par siège — et pourtant rongée par un mal pernicieux: l’indifférence. Pour séduire le chaland électoral, les candidats rivalisent d’ingéniosité : promesses en cascade, slogans rutilants, poignées de main en pagaille, méchouis, couscous et pastillas. Les lendemains promis chantent. Encore faudrait-il que l’électeur ait envie d’écouter la chanson.
La jeunesse, elle, regarde ailleurs. Les chiffres officiels sonnent comme une alerte : les 18-24 ans représentent 4 % des inscrits, les 25-34 ans 15 %, quand les 60 ans et plus pèsent 29 %. Massive dans la population, cette génération est devenue minoritaire dans le corps électoral. Elle n’est pourtant pas muette. Elle débat, s’indigne, dézingue, raille, note les hommes politiques sur les réseaux. Elle consomme la politique sans la pratiquer comme il se doit dans l’isoloir. Bavarde sur Instagram, silencieuse dans le vote : tout le paradoxe tient dans cette schizophrénie. Le problème n’est pas l’abstention. Il est plus profond : une génération qui représente l’avenir du pays ne se reconnaît plus dans un système qui prétend parler et agir en son nom. On peut toujours sermonner : « Si vous ne votez pas, taisez-vous. » C’est commode comme argument . Pourquoi tant de citoyens, surtout jeunes, ne voient-ils dans le bulletin qu’un bout de papier sans effet sur leur quotidien? Emploi, logement, pouvoir d’achat, école, santé, mobilité : ils n’attendent pas un catalogue de bonnes intentions, mais un mode d’emploi du futur.
Le test du 23 septembre sera double : compter les sièges, mais aussi mesurer combien de citoyens auront jugé utile de prendre le chemin des urnes. Une victoire avec forte mobilisation n’a pas la même légitimité qu’un succès devant des bureaux clairsemés. Dans le premier cas, les élus peuvent se prévaloir d’un mandat populaire. Dans le second, ils gagnent juridiquement, mais devront vivre avec une question embarrassante : combien de Marocains leur ont réellement fait confiance ? L’électeur a changé. Pas les partis.
Le problème n’est pas l’abstention. Il est plus profond : une génération qui représente l’avenir du pays ne se reconnaît plus dans un système qui prétend parler et agir en son nom.
L’électeur de 2026 n’est plus celui de 1986. Il est connecté. Hyperconnecté. Armé. Dans sa poche, un smartphone. Et dans ce smartphone, une puissance de vérification qui réduit en miettes les plus belles paroles du monde . En deux secondes, il croise une statistique, confronte une promesse à un bilan, exhume une vieille déclaration, oppose deux programmes, ou balance un discours à une IA pour qu’elle lui crache la vérité en pâtée.
La jeunesse ne vit plus dans le même monde que les états-majors. Elle mate le direct, bosse en réseau, cause avec la planète entière, mesure à la milliseconde l’écart entre le discours et les actes. En face, la classe politique continue à gérer la politique comme une boutique : slogans, affiches, meetings, clientélisme, réseaux d’arrière-cuisine et combines négociées en sous-main.
Une génération carbure à la 5G. L’autre cherche encore le mot de passe du Wi-Fi.
C’est ce fossé, que creuse davantage la prévarication des élus et le discrédit profond qui frappe les partis, qui tue la confiance. Le citoyen n’attend pas qu’on lui vende la Lune. Il veut qu’on lui explique comment on finance le voyage. Il ne demande pas des promesses d’emploi, mais des stratégies crédibles. Il ne réclame pas tout de suite une école performante mais un calendrier, des moyens, des réformes cohérentes. Il sait qu’un slogan sur le pouvoir d’achat ne remplira jamais son charriot . Et il a compris qu’une promesse de campagne ne devient pas une politique publique par décret.
Le plus inquiétant n’est pas la démagogie — elle est vieille comme la politique. Le plus grave c’est l’absence de la reddition des comptes et cette forte impression que les partis semblent ignorer que la population a changé de logiciel. Alors, qui gagnera ? Les partis ? Les candidats ? Les promesses ? L’arithmétique? Ou l’indifférence ? Le pire scénario serait que le grand vainqueur sorte de l’urne sans bulletin : l’abstention. Ce jour-là, tout le monde pourrait perdre sans pouvoir crier à la fraude.
Le vote blanc exprime un choix. L’abstention, un désintérêt. Mais une jeunesse qui boycotte massivement les listes électorales dit quelque chose de plus grave : « Votre politique ne me parle pas. » À l’ère du numérique, on peut encore mentir par omission. Mais on ne peut plus espérer que personne ne s’en aperçoive. Le 23 septembre, certains répondront par un haussement d’épaules, un « à quoi bon ? », une journée ordinaire sans urne. Ce sera la victoire la plus facile pour ceux qui rêvent d’une politique sans citoyens. À moins que les partis ne se reconnectent. Au réel. Aux citoyens. Aux résultats. Et accessoirement, à la vérité. Sinon, ils auront beaucoup parlé à une population qui aura surtout constaté qu’on ne l’écoute toujours pas.








