À Tanger, le feuilleton électoral n’a toujours pas diffusé son générique de fin. Après les bulletins de vote , les procès-verbaux et les soupçons de manipulation, voici venu le temps des mandats de recherche et des retours sous escorte policière. La démocratie locale a désormais son programme de fidélité: un Malaga-Tanger, avec surclassement en voiture de police.
Ahmed Zoubaïr
Sommes-nous face à une opération de bourrage des urnes en faveur du PAM? C’est ce que la justice qui s’est saisie de l’affaire va tenter de savoir. Mais les éléments déjà versés au dossier donnent à l’affaire une dimension qui dépasse largement l’incident électoral isolé… Tout commence le 23 septembre, jour de vote , à l’école Al Qods de Tanger dans le quartier populaire de Casabarata. Dans l’un des bureaux de vote, un homme est interpellé alors qu’il se trouve en possession de documents électoraux. Le témoignage livré aux médias par Mohamed Sorroukh, observateur du Parti des néo-démocrates présent sur place, donne à l’incident une tout autre portée.
Selon son récit, un homme muni d’un sac noir , profitant de l’absence momentanée des observateurs, a pénétré dans le bureau de vote avant d’introduire des centaines de bulletins dans l’urne. Une quinzaine de minutes plus tard, le même homme serait revenu avec un sac bleu contenant, selon le même témoignage, entre 500 et 600 bulletins préremplis en faveur du PAM dont la tête de liste est Abdelatif Ghalbzouri qui sera finalement élu. Puis une femme surgit à son tour avec un sac similaire, également rempli de bulletins préremplis en faveur de la même formation.
Alertés, les policiers et les agents d’autorité débarquent sur les lieux. Les sacs sont ouverts. Le contenu est saisi. La scène de la tentative de fraude et filmée et se retrouve rapidement sur les réseaux sociaux, obligeant les autorités de réagir. Le parquet de Tanger ordonne aussitôt l’ouverture d’une enquête judiciaire destinée à établir la réalité des faits, leur ampleur et les responsabilités éventuelles qui en découlent. Il s’agit visiblement d’une opération de fraude électorale coordonnée via le bourrage des urnes: une pratique que le Maroc ancien avait connu à grande échelle et que l’on croyait définitivement disparue du paysage électoral national.
Mis en cause, le PAM réagit ile jour même de l’éclatement de l’affaire en criant au complot. La direction du parti dénonce une campagne qu’elle qualifie de « fabriquée » et de « tendancieuse », évoquant un « scénario ficelé » destiné à nuire au parti et à ses candidats. Le PAM affirme parallèlement soutenir l’enquête judiciaire et faire confiance aux institutions chargées d’établir la vérité. Deux récits contradictoires : celui d’une tentative de manipulation du scrutin et celui d’une affaire montée de toutes pièces pour salir l’image du PAM. Cinq personnes sont arrêtées dans le cadre de cette affaire troublante. Parmi elles figurent les présidents de deux bureaux de vote ainsi que leurs suppléants et une cinquième personne.
Le dossier quitte vite le terrain de l’incident électoral pour entrer dans celui du scandale. Le parquet général près la Cour d’appel de Tanger saisit le juge d’instruction et demande de placer les mis en cause en détention provisoire. L’enquête devrait determiner les responsabilités. L’instigateur de l’opération de fraude électorale, la partie qui a fourni les bulletins de vote, la personne qui les a transportés, celles qui ont bourré les urnes et tout cela pour le compte qui et dans quel objectif…
C’est dans ce contexte que le nom de Mounir Laymouri, maire de Tanger et responsable du PAM dans la région, apparaît dans le dossier. Entretemps, l’élu quitte le Maroc pour l’Espagne afin, accusent certains, d’échapper à d’éventuelles poursuites surtout qu’un mandat de recherche est lancé à son encontre. Depuis Malaga où il se trouve, l’intéressé s’empresse de démentir toute tentative de fuite, expliquant avoir quitté le Maroc jeudi 24 septembre pour honorer un rendez-vous professionnel prévu le lendemain matin et affirme avoir prévu de rentrer lundi 28 septembre. Il sera effectivement de retour à Tanger comme annoncé. Mais son arrivée à l’aéroport Tanger Ibn Battouta ne se déroule pas comme prévu. Il est interpellé à sa descente d’un vol en provenance de Malaga, puis conduit à la préfecture de police de Tanger. Après plusieurs heures d’audition, le parquet général ordonne de placer en garde à vue celui qui n’a pas été trop bavard face aux questions des enquêteurs qui ont saisi son téléphone pour les besoins de l’enquête. L’interpellation du maire de Tanger, suivie de la décision du juge d’instruction près la Cour d’appel de Tanger de le placer jeudi 1er octobre en détention préventive, donne incontestablement une nouvelle dimension à une affaire qui jette une ombre sur le déroulement du scrutin à Tanger.
L’affaire présente désormais deux volets. Le premier est judiciaire : déterminer les circonstances de l’affaire, identifier ses protagonistes et les éventuels complices, établir la provenance des bulletins de vote et déterminer si une opération concertée de manipulation du vote a effectivement été mise en œuvre. Le second est administratif: Le ministère de l’Intérieur a annoncé l’envoi d’une commission d’inspection à Tanger afin d’examiner les irrégularités relevées dans les deux bureaux concernés. Cette double enquête est loin d’être anodine. Car si le bourrage des urnes était établi, il faudrait également déterminer si cette tentative de fraude a pu avoir une incidence sur le résultat du scrutin dans la circonscription concernée. Et c’est précisément là que le précédent de Safi prend tout son relief. En janvier 2023, la Cour constitutionnelle a annulé l’élection de Rachid Bougattaya, député du PAM élu lors d’un scrutin partiel à Safi, après avoir constaté une « fuite de bulletins de vote ». La Cour avait considéré comme avéré l’incident portant sur plusieurs centaines de bulletins. Elle avait notamment relevé le nombre important de bulletins concernés, le nombre de bureaux auxquels ils étaient rattachés ainsi que l’absence de précautions organisationnelles suffisantes.
Pour les juges, l’ensemble de ces éléments créait un doute sur la crédibilité et l’intégrité du processus électoral et justifiait l’annulation de l’élection. À Tanger, l’enjeu est plus important que le sort judiciaire des personnes interpellées. La tête de liste du PAM dans la circonscription Tanger-Asilah, Abdellatif El Ghalbzouri, a obtenu 13 687 voix, arrivant en deuxième position et décrochant l’un des cinq sièges à pourvoir. Si l’enquête établissait que des bulletins préremplis ont effectivement été introduits dans les urnes et que cette opération a pu influer sur le résultat, la question d’une éventuelle contestation du scrutin pourrait alors se poser.Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’heure, la justice doit établir les faits avant que leurs conséquences électorales puissent être tirées. Qui a organisé l’opération ? D’où provenaient les bulletins ? Combien ont été introduits? Dans quels bureaux ? Combien de suffrages ont-ils potentiellement affectés ? Et surtout, l’opération était-elle isolée ou s’inscrivait-elle dans une manœuvre coordonnée ? Autant de questions auxquelles l’enquête devra répondre.








