Coup de tonnerre dans le monde des affaires national. Dans les salons feutrés de Casablanca et de Rabat, où l’on parle d’ordinaire de marchés, de deals et de nominations, un sujet spectaculaire s’est invité ces derniers jours dans les conversations : l’interdiction de quitter le territoire visant la présidente de Diana Holding. Retour sur un feuilleton judiciaire qui ne fait que commencer.
Selon une source proche du dossier, la veuve de Brahim Zniber a bel et bien été empêchée, le 30 septembre dernier, de prendre à l’aéroport Mohammed-V de Casablanca un vol à destination du Caire.
Quelques jours auparavant, la police judiciaire lui avait adressé une convocation pour être entendue dans le cadre d’un litige judiciaire. Ayant déjà fait l’objet d’une condamnation dans une autre affaire, à six mois de prison avec sursis, assortie d’une somme de 500 000 DH en guise de dommages et intérêts, Rita Maria Zniber a ensuite tenté de voyager à l’étranger, mais elle a été interpellée lors des formalités de contrôle aux frontières, en raison de la mesure d’interdiction de sortie du territoire dont elle fait l’objet.
Selon les informations du Canard, cette interdiction est liée à une plainte qui avait l’objet d’une enquête du Canard en 2021 pour usurpation de la signature de son défunt mari, le fondateur de Diana Holding, déposée il y a environ huit ans par une partie des héritiers de feu Brahim Zniber. Ce faux en écriture, infraction passible d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison, porte sur deux documents dactylographiés prenant la forme de reconnaissances de dette que Brahim Zniber, décédé le 30 septembre 2016, aurait, au soir de sa vie, remises à son épouse, Rita Maria Zniber, née Françoise Duchesne.
Le premier, établi à Meknès le 4 juillet 2014, porte sur un montant de 12 millions de DH ; le second, rédigé le 25 août 2015 dans la même ville, fait état d’une créance de 2 400 000 DH. D’emblée, le doute s’installe : les deux reconnaissances de dette en question ne sont ni légalisées ni notariées. D’un point de vue juridique, ces écrits sont de simples papiers, dépourvus de toute valeur légale.
Mais ce que les héritiers contestent surtout devant la justice, c’est l’authenticité des signatures attribuées à leur défunt père. Le rapport d’analyse, long de 23 pages, ordonné par le tribunal de première instance de Rabat, les conforte dans leurs soupçons. Et il est difficilement attaquable, puisqu’il émane de l’Institut de criminalistique de la gendarmerie royale (ICGR), un organisme sérieux, doté d’une expertise scientifique reconnue et d’un matériel technologique de pointe. Après analyse des deux signatures litigieuses — les pièces de question — et leur comparaison avec les signatures authentiques — les pièces de comparaison —, la conclusion tombe comme un couperet, le 14 juin 2019 : « L’écriture (et/ou la signature) de question n’a pas été établie par le nommé », autrement dit par feu Brahim Zniber. Patatras ! Ce qui laisse clairement entendre que les deux signatures contestées ont bel et bien été falsifiées.
Cette conclusion est accablante pour Rita Maria Zniber, qui s’est empressée, par l’intermédiaire de ses avocats, de contester en appel la légalité de l’expertise de l’ICGR, en arguant, sur la forme, que cet organisme ne figure pas parmi les experts judiciaires habilités à réaliser ce type de travaux. Sur le fond, la contestataire a produit un dossier médical tendant à prouver que son défunt mari, outre son âge avancé, souffrait d’une fracture de l’épaule droite qui l’aurait empêché de reproduire sa signature exactement à l’identique. Ces arguments, jugés tirés par les cheveux par les avocats des héritiers, ont été déclarés irrecevables par le tribunal de première instance et par la cour d’appel de Rabat. Loin de s’avouer vaincue, la veuve de Brahim Zniber a formé, le 10 février 2020, un recours devant la Cour de cassation afin de faire invalider le rapport d’expertise de l’Institut de criminalistique et de retourner la situation à son avantage.
Manoeuvre
Parallèlement à cette procédure, les héritiers Zniber, forts des deux jugements rendus en leur faveur, ont déposé, en juin 2019, une plainte pénale pour usurpation de signature auprès du procureur du roi à Rabat. Les plaignants ont été entendus par la PJ ; l’accusée également. Mais la procédure judiciaire s’est éternisée — un enlisement qui a profité à l’accusée, laquelle a continué de jouir seule de l’immense patrimoine laissé par feu Brahim Zniber. Les autres héritiers, issus du premier mariage en sont exclus à cause précisément de ces deux reconnaissances de dette jugées falsifiées. Selon la défense des héritiers, ces documents ont été conçus et utilisés comme une manœuvre destinée à bloquer la succession, dans le cadre d’une saisie-arrêt sur les biens du défunt, dont les héritiers se battent sur un autre front pour obtenir la levée.
Résultat : les héritiers légitimes ont été privés de leur part d’héritage, tandis que la femme de leur père défunt disposait à sa guise de l’ensemble des biens légués – sociétés, terrains, comptes bancaires –, sans oublier le droit d’acheter et de vendre, de nommer et de licencier. En somme, elle est la seule maîtresse à bord, alors qu’elle n’est qu’une héritière parmi tant d’autres. Tous les ingrédients d’une captation d’héritage semblent réunis. Un héritage, qui plus est, mal géré et administré de mauvaise foi, de l’avis des héritiers, qui ont saisi la justice dans le cadre d’une autre procédure. Les plaignants contestent certaines opérations portant sur les biens et les actifs du groupe et les jugent contraires à l’intérêt du conglomérat comme à leurs intérêts successoraux. Force est de reconnaître que Diana Holding n’est plus tout à fait ce fleuron agroalimentaire dynamique et prospère construit et laissé par son fondateur.
L’une des opérations les plus emblématiques a été la cession d’Atlas Bottling Company à NABC (North Africa Bottling Company), une opération valorisée à environ 1,7 milliard de dirhams. L’activité comprenait notamment l’usine de Tanger, présentée à l’époque comme la plus grande d’Afrique. L’information a été donnée par un communiqué du Conseil de la concurrence daté du 1er septembre 2022. Ultramoderne et s’étendant sur une superficie de 12 hectares, l’usine d’embouteillage en question, qui avait pris le relais de l’ancienne, a été inaugurée en octobre 2020, en présence de l’ancien ambassadeur des États-Unis à Rabat, David Fischer. L’annonce de la cession a surpris certains observateurs, pour lesquels l’importance de l’investissement mobilisé — quelque 500 millions de DH — laissait penser que la présidente de Diana Holding entendait développer l’activité des sodas dans la zone nord. Il n’en a finalement rien été. Visiblement, Rita Zniber a besoin d’argent frais et, pour cela, elle n’hésite pas à se séparer des meilleures affaires du groupe. Dans quel but ? Retrouver la « capacité d’investir » du conglomérat, dit-on. Mais où ? Dans des projets hasardeux et peu réfléchis, comme celui de Belvédère (vins et spiritueux) en France, où elle a fait perdre dans un scandale retentissant à son groupe plusieurs dizaines de millions d’euros ? cette affaire dite “Marie Brizard” a fait perdre au holding la bagatelle de 800 millions de DH qui sont venus alourdir un passif déjà substantiel du fait des pertes enregistrées dans plusieurs autres secteurs d’activité du groupe , jusqu’alors considérés comme rentables. « Sur le plan économique, la holding fait également face à des difficultés financières qui soulèvent des interrogations depuis l’arrivée de Rita Maria Zniber à sa tête », confie un ex-cadre du groupe privé.
Parmi les épisodes marquants figure le retrait de Fipar, filiale de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) du capital des « Domaines Zniber » ( lire encadré ) Avant même la cession d’Atlas Bottling Company, certains héritiers, craignant pour la pérennité du groupe fondé par leur père en 1956, avaient alerté sur la stratégie de Rita Zniber consistant à liquider les bijoux de famille et à vider l’empire agroalimentaire de feu Zniber de sa substance. Mais au profit de qui ? Là réside toute la question…
Que cache le retrait de Fipar Holding ?
Fipar Holding, filiale d’investissement de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), avait acquis en 2018 une participation de 22,6 % dans le groupe agro-industriel « Les Domaines Zniber », dépendant de Diana Holding, pour un montant de 400 millions de dirhams. À l’époque, cet investissement était présenté comme s’inscrivant « sur le moyen et long terme ». Pourtant, le 22 octobre 2021, Fipar a cédé ses 513 218 actions à sa société-mère, Diana Holding, mettant fin à cet engagement de façon aussi discrète que soudaine.
Pourquoi un tel revirement ? Quelles raisons ont poussé Fipar à se défaire de cette participation ? Ce retrait, opéré sans communication ni justification publique, soulève des interrogations légitimes sur la gouvernance de Diana Holding. Le désengagement d’un investisseur institutionnel de premier plan, qui plus est filiale de la CDG, n’est pas anodin. Traduit-il des tensions internes, un manque de transparence, une défiance vis-à-vis de la stratégie du holding , ou encore des difficultés financières ou managériales ?
En vendant ses parts à Diana Holding elle-même, Fipar semble avoir organisé une sortie en catimini, comme pour éviter d’exposer les raisons profondes de son départ. Cette opération, loin d’être une simple rotation d’actifs, met en lumière les failles possibles d’une gouvernance qui, en cinq ans, n’a pas su retenir un partenaire solide et crédible engagé à long terme. « Le silence autour de ce retrait interpelle : que cherche-t-on à dissimuler ? Et surtout, que dit-il de la solidité et de la crédibilité de Diana Holding ? », s’interroge un expert économique et financier.
Un signal fort
« Déposée en 2019, la plainte n’a débouché sur des poursuites pour faux et usage de faux qu’en 2026, soit sept ans plus tard. Malgré ce délai particulièrement long, l’ouverture des poursuites et les mesures de blocage aux frontières à l’encontre de Rita Zniber constituent des avancées significatives dans le traitement de cette affaire », explique un juriste.
Il ajoute : « ces mesures traduisent une volonté de faire prévaloir le droit et peuvent être interprétées comme un signal encourageant quant à l’évolution de la justice au Maroc. Elles rappellent un principe essentiel de l’État de droit : nul n’est au-dessus des lois, quels que soient son statut, son influence ou sa position sociale. La force d’un Maroc juste réside précisément dans sa capacité à appliquer la loi à tous, sans distinction ni privilège, afin que chaque citoyen puisse avoir confiance dans la protection de ses droits. »








