L’Espagne retourne aux urnes : Pourquoi Sánchez remet son mandat en jeu

Pedro Sanchez fait un pari risqué mais il a l’habitude de rebondir…

Crise de logement, affaires, immigration: en convoquant des élections générales anticipées pour le 29 novembre, le Premier ministre espagnol joue son va-tout face à une droite qui veut transformer chaque crise en marchepied vers le pouvoir.

Saliha Toumi

Pedro Sánchez aime décidément les parties à quitte ou double. Après avoir survécu à plusieurs crises politiques, parlementaires et judiciaires, le chef du gouvernement espagnol vient de choisir une nouvelle fois la voie du risque. Le 5 octobre, il a annoncé la dissolution des Cortes et convoqué des élections générales anticipées pour le 29 novembre, plusieurs mois avant l’échéance normale de la législature.

Le calcul est limpide : plutôt que de prolonger une législature devenue de plus en plus difficile à gérer en raison d’une majorité parlementaire très étriquée, Sánchez préfère remettre son mandat entre les mains des électeurs dans l’espoir d’obtenir une large majorité. Mais le pari est loin d’être sans risque même si le chef de fiel socialiste a l’habitude des exercices politiques périlleux et arrive toujours à retomber sur ses pieds. Le PSOE et ses partenaires de gouvernement arrivent à cette échéance sous pression, assaillis par plusieurs crises qui se renforcent mutuellement : crise du logement, tensions migratoires, affaires de corruption touchant des personnes proches du pouvoir et, surtout, une majorité parlementaire devenue extrêmement difficile à maintenir.

Le logement, nouvelle ligne de fracture

C’est probablement le dossier le plus explosif de la campagne. En Espagne, accéder à un logement abordable est devenu une préoccupation majeure, notamment pour les jeunes et les ménages modestes. Le déficit de logements, la hausse vertigineuse des prix et des loyers, la pression des locations touristiques et la faiblesse du parc social alimentent une colère qui dépasse désormais les traditionnels clivages partisans. Selon certaines estimations, le déficit pourrait atteindre environ un million de logements d’ici 2028.

L’affaire de Maricarmen Abascal, 87 ans, expulsée du logement madrilène où elle vivait depuis des décennies, a donné à cette crise un visage et une charge émotionnelle considérables. Le gouvernement a tenté de répondre rapidement par des mesures d’urgence destinées notamment à mieux protéger certains locataires menacés d’expulsion. Mais le Parlement les a rejetées. Le PP, Vox et Junts ont voté contre les mesures proposées, infligeant à Sánchez une défaite particulièrement embarrassante sur un sujet qu’il voulait précisément transformer en priorité politique. Le gouvernement peut désormais présenter le logement comme la preuve qu’il lui manque une majorité parlementaire pour agir. Ses adversaires peuvent, eux, lui répondre qu’après huit années au pouvoir, il est difficile de demander encore du temps pour résoudre un problème qui s’est aggravé. La bataille électorale se jouera donc aussi autour d’une question simple : qui peut convaincre les Espagnols qu’il peut construire davantage, réguler mieux et rendre le logement à nouveau accessible? La droite a trouvé son angle d’attaque.

Face à Sánchez, le Parti populaire d’Alberto Núñez Feijóo entend capitaliser sur l’usure du pouvoir socialiste. Le PP promet notamment d’accélérer la construction et de lever certains obstacles réglementaires qui freinent l’offre immobilière. Mais la vraie inconnue s’appelle Vox. Le parti d’extrême droite a fait de l’immigration l’un de ses principaux chevaux de bataille et pousse le PP à durcir son discours. Dans plusieurs territoires, les conservateurs ont déjà gouverné avec le soutien ou la participation de Vox, avec notamment des politiques migratoires plus restrictives.

La campagne risque de transformer chaque difficulté sociale en élément d’un même réquisitoire : logement trop cher, services publics sous tension, pouvoir d’achat sous pression. immigration incontrôlable. La question migratoire fournit précisément à la droite un terrain particulièrement porteur. La crise migratoire survenue à Sebta à la fin juillet a marqué les esprits : des dizaines de milliers de migrants ont franchi la frontière en provenance du Maroc en l’espace de 48 heures, provoquant une situation sans précédent par son ampleur et conduisant Madrid à renforcer considérablement son dispositif de sécurité. Le gouvernement Sánchez affirme avoir répondu à la situation dans le respect de ses responsabilités sécuritaires et humanitaires. Le PP et Vox lui reprochent au contraire une réaction trop lente et contestent notamment sa politique jugée trop conciliante à l’égard du Maroc. La question migratoire est ainsi devenue une autre caisse de résonance électorale. Elle possède une particularité redoutable: elle permet de croiser sécurité, identité, logement, emploi et pression sur les services publics dans un même récit politique. Pour Sánchez, le défi consiste à défendre une politique migratoire qu’il présente comme compatible avec les besoins économiques du pays, sans laisser ses adversaires imposer l’équation selon laquelle immigration rimerait mécaniquement avec insécurité et crise sociale. À cette accumulation de difficultés s’ajoute un dossier politiquement plus corrosif encore : les affaires de corruption qui touchent des personnalités proches du PSOE et de l’entourage du Premier ministre.

Sánchez avait fait de la lutte contre la corruption un élément important de son identité politique. Les accusations visant des personnes de son entourage politique et familial fragilisent son discours et offrent à l’opposition une arme particulièrement efficace. Il faut évidemment distinguer les responsabilités judiciaires individuelles de la responsabilité politique d’un gouvernement. Mais en période électorale, cette distinction devient plus difficile à faire entendre.

Le problème de Sánchez est enfin institutionnel. Son gouvernement repose sur une architecture parlementaire particulièrement complexe, dans laquelle chaque texte important nécessite des négociations avec plusieurs formations, aux intérêts parfois contradictoires. L’alliance avec Sumar ne suffit pas à assurer une majorité stable et les partis indépendantistes catalans, notamment Junts, disposent d’un levier considérable. Le gouvernement n’a d’ailleurs pas réussi à faire adopter de budget depuis 2023, tandis que plusieurs textes ont été bloqués ou profondément négociés avant même d’atteindre le vote. Le rejet des mesures sur le logement a finalement pu apparaître comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase parlementaire. Sánchez semble avoir considéré qu’un Congrès incapable de faire adopter une réforme d’urgence sur le logement ne permettrait pas davantage de construire les compromis nécessaires pour le reste de la législature. La presse espagnole rapporte que le raisonnement a été, en substance, qu’il fallait demander aux électeurs une majorité confortable pour pouvoir gouverner. D’où le retour à la case urnes. Sánchez joue donc une nouvelle fois son avenir politique sur sa capacité à transformer ses handicaps en arguments électoraux.

Dans son allocution, le Premier ministre a défendu le bilan économique et social de son gouvernement, mettant en valeur notamment la croissance, l’emploi, l’amélioration du pouvoir d’achat et les investissements issus des fonds européens. Il a également présenté l’élection comme un choix entre une Espagne ouverte et sociale et une Espagne qui basculerait vers l’extrême droite dont le vent souffle sur une bonne partie de l’Europe.

Le PP cherchera à transformer le scrutin en référendum sur l’usure du pouvoir socialiste. Vox, de son côté, entend pousser le débat encore plus loin sur l’immigration, l’identité nationale et la sécurité. Et entre les deux, la question sera celle de la capacité de la droite à transformer son avantage parlementaire et électoral en majorité gouvernementale. C’est là que se situe l’un des grands enjeux du scrutin.

Une majorité conservatrice ne signifierait pas nécessairement un gouvernement PP seul. Les rapports de force pourraient rendre nécessaire le soutien de Vox. La possibilité d’une coopération entre les deux formations n’est d’ailleurs plus théorique : elles ont déjà gouverné ensemble dans plusieurs régions espagnoles. Pour Sánchez, cette perspective constitue un argument électoral évident : il peut présenter l’élection comme un choix entre la poursuite d’une politique progressiste et l’arrivée au pouvoir d’une coalition allant de la droite traditionnelle à l’extrême droite. Pour le PP, le défi sera inverse : convaincre qu’il peut reprendre le pouvoir sans perdre son autonomie politique face à Vox.

Affrontement

Ainsi, derrière le duel Sánchez-Feijóo se profile un troisième acteur qui pourrait peser lourdement sur la future architecture gouvernementale. Le pays affiche une croissance économique supérieure à celle de plusieurs grandes économies européennes et le gouvernement revendique de bons résultats en matière d’emploi. Les experts font état d’une progression du PIB d’environ 15 % depuis fin 2021. Mais cette performance macroéconomique cohabite avec une crise du logement particulièrement aiguë et un sentiment de déclassement chez une partie de la population. Le gouvernement sortant devra donc démontrer que la croissance se traduit concrètement dans le quotidien des gens. Ses adversaires tenteront de convaincre que les chiffres de la croissance ne compensent ni le prix du logement, ni les tensions migratoires, ni les soupçons qui entourent certains responsables proches du pouvoir.

Le scrutin du 29 novembre ne sera donc pas uniquement un affrontement entre partis. Elle opposera deux visions de l’Espagne. Pour Sánchez, le pays est une économie dynamique, ouverte, européenne et socialement protectrice, mais empêchée d’aller plus loin par un Parlement fragmenté et par une opposition qu’il accuse de bloquer les réformes. Pour ses adversaires, l’Espagne est au contraire arrivée au bout d’un cycle: logement inaccessible, immigration sous tension, affaires de corruption et gouvernement dépendant de partenaires parlementaires difficiles à satisfaire. Entre ces deux récits, les électeurs devront arbitrer.

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