Formation du gouvernement : Le casse-tête avant le casting

La cheffe de gouvernement désignée, Fatima Ezzahra El Mansouri.

Le nouveau gouvernement ne sera pas prêt avant l’ouverture de la première session de la nouvelle législature qui s’ouvre ce vendredi 9 octobre, conformément à l’article 65 de la Constitution. Voici pourquoi.

Jamil Manar

Les tractations étant comme toujours difficiles et complexes avec plusieurs rounds, phase et conciliabules, il était évident dès le début qu’elles de poursuivront au-delà de cette date avec les partis retenus pour faire partie du futur exécutif. Celui-ci ne verra certainement pas le jour avant la fin du mois d’octobre.

Après les élections, il fallait d’abord compter les sièges, sonder les partenaires, tester les convergences et dessiner une coalition. Cette première étape n’est pas encore totalement verrouillée, même si une architecture autour du PAM, de l’Istiqlal, de l’USFP, du PPS et éventuellement du MP tient actuellement la corde. Mais une fois la liste des partenaires arrêtée, le plus dur commence : faire rentrer tout ce beau monde dans un gouvernement qui tienne debout. La première bataille porte sur l’architecture gouvernementale. Combien de ministères ? Lesquels ? Quels grands pôles ? Quels ministères de plein exercice ? Quels ministres délégués ? Quels secrétariats d’État ? Et surtout : qui obtient quoi ?

Car chaque parti ne négocie pas seulement une participation. Il négocie aussi son poids dans le gouvernement. L’Istiqlal, l’USFP, le PPS et les autres éventuels partenaires notamment le MP voudront naturellement que leur représentation corresponde à leur poids parlementaire, mais aussi à leur importance politique et à leurs ambitions. Le PAM, parti vainqueur et formation de la cheffe du gouvernement, cherchera évidemment à conserver la maîtrise des départements ministériels considérés comme stratégique comme les Finances, l’Agriculture qui sont au cœur du pouvoir d’achat sur lequel le PAM est très attendu.

Autrement dit, avant même de parler des noms, il faudra se mettre d’accord sur les postes disponibles. La Justice, l’Équipement, l’Énergie, la Santé, l’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur, l’Industrie, le Transport, la Pêche maritime, … chacun de ces départements possède son poids politique, économique ou social, étant entendu que, les ministres de souveraineté que sont l’Intérieur, les Affaires islamiques et le ministre des Affaires étrangères, sont exclues de la négociation. La politique des coalitions a ses règles non écrites : chacun arrive avec ses revendications, ses priorités et, accessoirement, sa liste de départements convoités. Et c’est souvent au stade de l’affectation des portefeuilles que les premiers grincements de dents surgissent.

Une fois un conesnsus dégagé sur la répartition des postes entre partenaires, place aux listes des ministrables. Ce qui est une autre paire de manches. Dans chaque formation, les prétendants ne manquent généralement pas puisque tout le monde veut devenir ministre ! Les anciens ministres estiment que leur expérience plaide pour leur retour. Les nouveaux élus considèrent que leur victoire électorale les qualifie à entrer au gouvernement. Les dirigeants historiques rappellent leurs états de service. Et chacun possède naturellement le meilleur CV du Royaume. Le problème est que les places sont limités.

C’est ainsi que commencent les psychodrames internes : celui qui pensait avoir son ministère découvre par la bande que le parti lui préfère un autre ; celui qui se croyait incontournable apprend qu’il n’est plus dans la short-list ; celui qui n’était même pas candidat au départ se retrouve soudain propulsé dans la course. Une fois les listes établies par les partis et transmises à la cheffe du gouvernement, commence un nouveau processus. Les noms proposés doivent encore faire l’objet des arbitrages et de la validation royale, conformément a la Constitution qui stipule dans l’article 47 que le Roi nomme les membres du gouvernement sur proposition du chef du gouvernement. Ce qui signifie, très concrètement, que proposer un nom ne signifie pas  qu’il sera retenu. Certains profils peuvent être validés. D’autres peuvent ne pas l’être. Il faut alors revenir avec de nouvelles propositions. Un nom sort, un autre entre. Un profil est proposé, puis écarté. Tel parti est invité à revoir sa copie. Un ministère change de titulaire. Et parfois, il faut reprendre tout le puzzle parce qu’un déplacement en entraîne deux ou trois autres. D’où ces allers-retours, forcément discrets, entre le Palais et la cheffe du gouvernement désignée, jusqu’à parvenir à une équipe susceptible de recevoir l’aval des deux parties. Le gouvernement n’est donc pas seulement un casting politique : c’est un Rubik’s Cube institutionnel.

Dans cet exercice délicat, il serait étonnant que l’on puisse se passer de ce qui est devenu une tradition bien marocaine : les fameux techno, ces personnalités qui n’ont jamais mis les pieds dans un parti politique mais que l’on repeint aux couleurs d’une formation en raison de sa compétence et de son expertise. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose : dans un gouvernement confronté à des dossiers complexes, l’expertise est un critère aussi important que l’appartenance partisane.

Mais la pratique a son revers. Lorsqu’un technocrate est parachuté et opportunément « repeint » aux couleurs d’un parti pour pouvoir entrer au gouvernement, elle provoque des frustrations parmi les militants maison. Ceux-ci ont parfois passé des années à labourer le terrain, à défendre la formation dans les campagnes électorales et à attendre, patiemment, leur tour de récompense. Voir débarquer un profil sans passé partisan, fraîchement estampillé du logo de la maison, pour décrocher le portefeuille tant convoité est de nature à refroidir les ardeurs des troupes. Fatima Zahra El Mansouri devra réussir un exercice particulièrement périlleux : satisfaire ses partenaires sans les laisser s’emparer du gâteau, intégrer des compétences sans perturber les équilibres politiques, proposer des noms susceptibles d’être validés et, surtout, construire une équipe qui ressemble à une équipe de travail plutôt qu’à une somme de profils.

Les plus lus
Traduire / Translate