La première manche judiciaire est terminée. Mais l’appel pourrait s’annonce explosif, certains condamnés laissant entendre qu’ils pourraient dévoiler de nouveaux éléments et citer d’autres noms dans un dossier qui n’a sans doute pas encore livré tous ses mystères.
Jamil Manar
Après plus de deux ans et demi d’une procédure hors norme, marquée par plus de 80 audiences, la Chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca a rendu, jeudi 25 juin 2026, son verdict dans l’affaire dite « Escobar du Sahara ». Très attendu, ce jugement met un premier point final à l’un des dossiers judiciaires les plus retentissants de l’histoire récente du Maroc, tant par l’ampleur des accusations que par le profil des personnalités impliquées.
Le tribunal a prononcé de lourdes peines à l’encontre de plusieurs accusés. Le PAM Saïd Naciri, ancien président du Wydad de Casablanca et ex-président du Conseil préfectoral de Casablanca, a été condamné à dix ans de réclusion criminelle. Abdenbi Bioui, ancien président du Conseil de la région de l’Oriental du même parti, a, pour sa part, écopé de douze ans de prison ferme. D’autres prévenus ont été condamnés à des peines allant de quelques années à dix ans d’emprisonnement, tandis que plusieurs accusés ont bénéficié d’un acquittement. Cette décision judiciaire intervient au terme d’un procès-fleuve qui a captivé l’opinion publique et suscité un intérêt médiatique exceptionnel, tant les ramifications de cette affaire semblaient toucher les sphères politique, économique et sécuritaire.
L’enquête trouve son origine dans les déclarations d’Ahmed Ben Brahim, surnommé « Escobar du Sahara », un ressortissant malien déjà condamné dans une précédente affaire de trafic de stupéfiants. Ses révélations ont conduit les autorités marocaines à déclencher une vaste enquête portant sur un réseau présumé de trafic international de cannabis, de blanchiment d’argent, de corruption et d’abus d’influence. Au fil des investigations, près d’une trentaine de personnes ont été poursuivies devant la justice. Les chefs d’accusation étaient particulièrement lourds : constitution d’une organisation criminelle, trafic international de stupéfiants, blanchiment de capitaux, corruption, falsification de documents officiels, usage de faux, abus d’influence ainsi que diverses infractions financières. Selon les déclarations d’Ahmed Ben Brahim, plusieurs complicités auraient permis l’organisation de l’acheminement de cargaisons de cannabis vers différents pays d’Afrique du Nord et du Sahel. Il a notamment désigné Saïd Naciri et Abdenbi Bioui comme des acteurs centraux de certaines opérations, évoquant également d’importants flux financiers supposément issus du trafic.
Bataille judiciaire intense
Tout au long des audiences, les deux principaux accusés ont catégoriquement rejeté les faits qui leur étaient reprochés. Leur défense a dénoncé un dossier essentiellement fondé sur les déclarations d’un trafiquant de drogue condamné, estimant que les accusations reposaient sur des témoignages contradictoires et ne s’appuyaient pas sur des preuves matérielles irréfutables. Les avocats ont longuement contesté la crédibilité du principal témoin, mettant en avant les nombreuses incohérences relevées entre ses différentes déclarations. Ils ont également remis en cause les procès-verbaux d’enquête, les investigations financières ainsi que plusieurs éléments produits par le ministère public, plaidant l’acquittement pur et simple de leurs clients.
Le parquet a, au contraire, défendu la solidité du dossier, estimant que les écoutes téléphoniques, les investigations patrimoniales, les mouvements financiers et les témoignages recueillis au cours de l’enquête démontraient l’existence d’un réseau criminel structuré bénéficiant de relais et de complicités à plusieurs niveaux.
Jugement historique
Avec ce verdict de première instance, la justice marocaine signe une décision qui fera date. Rarement un dossier aura autant mêlé criminalité organisée, soupçons de corruption, blanchiment de capitaux et implication de responsables politiques de premier plan. Si cette décision constitue une étape majeure dans cette affaire emblématique, elle ne marque toutefois pas son épilogue. Le jugement étant susceptible d’appel, une nouvelle bataille judiciaire devrait désormais s’ouvrir devant la juridiction compétente, laissant présager de nouveaux débats sur un dossier qui continuera sans doute d’alimenter l’actualité judiciaire et politique marocaine dans les mois à venir.
Si le jugement de première instance constitue une étape majeure dans cette affaire, il est loin d’en marquer le dénouement. Selon des informations de presse publiées au Maroc, plusieurs condamnés envisageraient de revoir leur stratégie de défense en appel et pourraient produire de nouveaux éléments qu’ils estiment susceptibles d’influencer le cours de la procédure.
D’après ces informations, certains des condamnés auraient évoqué la possibilité de faire état de faits supplémentaires et de citer d’autres personnalités qui, selon eux, auraient eu un lien avec le dossier, notamment des responsables, des élus, des parlementaires, des présidents de collectivités territoriales, des promoteurs immobiliers ou encore des hommes d’affaires. À ce stade, ces allégations n’ont toutefois fait l’objet d’aucune confirmation judiciaire et ne reposent sur aucune décision de justice. Leur éventuelle crédibilité dépendra des investigations complémentaires qui pourraient être ordonnées ainsi que de l’appréciation souveraine des juridictions saisies. Les mêmes sources indiquent également que certains condamnés estiment que l’ensemble des ramifications de cette affaire n’aurait pas encore été totalement mis au jour et que la procédure d’appel pourrait être l’occasion de présenter des éléments qui, selon eux, n’ont pas été suffisamment examinés lors du procès de première instance. Par ailleurs, Ahmed Ben Brahim, surnommé « Escobar du Sahara », se serait déclaré satisfait des condamnations prononcées, estimant qu’elles confortaient la version des faits qu’il défend depuis l’ouverture de cette procédure. À l’inverse, les condamnations de Saïd Naciri à dix ans de réclusion et d’Abdenbi Bioui à douze ans de prison ont provoqué une vive émotion parmi plusieurs condamnés, certains ayant, selon ces mêmes informations, laissé entendre qu’ils étaient prêts à faire de nouvelles révélations fracassantes au cours de la phase d’appel.
En l’état, ces déclarations demeurent de simples affirmations rapportées et ne sauraient être considérées comme des faits établis. Elles ne pourront acquérir une quelconque portée juridique que si elles sont corroborées par des éléments de preuve et retenues, le cas échéant, par les juridictions compétentes dans le cadre de la procédure d’appel.








