Ahmed Zoubaïr
Un groupe d’experts dirigé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) se réunit, mardi 19 mai, pour examiner « d’éventuelles options vaccinales » face à la progression d’Ebola dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), à l’origine de 131 décès présumés et 513 cas suspects.
L’épidémie d’Ebola qui secoue actuellement ce pays replonge le continent africain dans l’un de ses cauchemars sanitaires les plus meurtriers. Des centaines de cas suspects, des dizaines de morts, des soignants contaminés, des villes placées sous haute surveillance : le virus hémorragique frappe à nouveau, dans l’indifférence quasi générale de la planète.
Au-delà des chiffres et des alertes de l’Organisation mondiale de la santé, une question s’impose : comment un virus découvert il y a près d’un demi-siècle peut-il encore tuer faute de vaccins et de traitements réellement accessibles ?
En effet, Ebola n’est pas un fléau récent. Identifié pour la première fois en 1976, toujours au Congo, il a presque 50 ans. Pendant ce temps, l’humanité a envoyé des robots sur Mars, développé des vaccins anti-Covid en moins d’un an et investi des milliards dans l’intelligence artificielle. Pourtant, certaines souches du virus comme celle de Bundibugyo qui circule aujourd’hui ne disposent toujours d’aucun vaccin homologué ni de traitement spécifique efficace. Ce paradoxe met en lumière une vérité cruelle: la recherche médicale mondiale finance d’abord les marchés rentables. Les grands laboratoires pharmaceutiques investissent massivement dans les maladies des pays riches, celles des consommateurs solvables et des systèmes de santé capables d’acheter des traitements coûteux. À l’inverse, les pathologies tropicales qui frappent principalement l’Afrique restent reléguées en périphérie des priorités scientifiques internationales.
Ebola illustre ainsi les profondes inégalités du système sanitaire mondial. Quand un virus menace New York, Paris ou Londres, les laboratoires se mobilisent . Quand il ravage des villages du Kivu ou de l’Ituri, la réaction internationale se fait lente et hésitante. Le problème n’est pas seulement scientifique. Il est économique, politique et moral.
Les pays africains paient ainsi le prix du délabrement de leur système sanitaire : infrastructures hospitalières fragiles, manque de laboratoires de pointe, dépendance aux financements étrangers, pénurie de personnels qualifiés. Chaque nouvelle flambée d’Ebola révèle ces fractures béantes. S’y ajoutent les conflits armés. Dans l’est congolais, l’insécurité permanente, les déplacements de populations et les attaques contre les soignants rendent quasi impossible le suivi des cas et l’isolement des malades.
Le plus inquiétant est ailleurs : Ebola n’est plus seulement un problème africain. La mondialisation transforme chaque épidémie locale en menace potentiellement planétaire. L’OMS a d’ailleurs déclaré une urgence sanitaire internationale après l’apparition de cas en Ouganda et la contamination de personnels étrangers.
Autrement dit, abandonner la santé de l’Afrique, c’est mettre en péril celle du monde entier.
Cette crise doit servir d’électrochoc. L’Afrique ne peut plus rester un simple terrain d’intervention humanitaire ou un laboratoire d’urgence pour ONG. Le continent doit devenir un acteur central de sa souveraineté sanitaire: investir dans la recherche biomédicale, produire localement vaccins et traitements, renforcer les universités médicales, bâtir une véritable industrie pharmaceutique africaine.
Car tant que la santé mondiale obéira d’abord à la logique du profit, certaines vies continueront de valoir moins que d’autres. Ebola ne disparaîtra jamais. Pas par incapacité de la science, mais parce que, dans la hiérarchie mondiale des vies, celle d’un Congolais reste, aux yeux des marchés, une perte acceptable.








