Séduite par le potentiel du marché marocain, la néobanque britannique a entamé des discussions avec Bank Al-Maghrib (BAM). Mais le régulateur préfère temporiser, invoquant des priorités réglementaires. Qu’en est-il réellement ?
Ahmed Zoubaïr
Les Marocains devront encore patienter avant de voir débarquer Revolut. Alors que la célèbre néobanque britannique poursuit son expansion sur de nombreux marchés, les autorités monétaires nationales ne comptent pas lui dérouler le tapis rouge dans l’immédiat. Le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a confirmé, lors de la conférence de presse de Bank Al-Maghrib, organisée le 23 juin 2026, que l’arrivée de la fintech ne figurait pas parmi les priorités actuelles de la banque centrale, qui préfère concentrer ses efforts sur plusieurs chantiers réglementaires jugés stratégiques.
Une décision qui peut surprendre tant Revolut s’est imposée comme l’un des symboles de la révolution bancaire mondiale. Présente dans des dizaines de pays et forte de dizaines de millions de clients, l’entreprise a bâti son succès sur une promesse simple : une banque 100 % mobile, des frais réduits, des paiements internationaux facilités et une expérience utilisateur qui a profondément bousculé les banques traditionnelles.
L’intérêt de Revolut pour le Maroc est pourtant bien réel. Au début du mois de juin 2026, les dirigeants de la fintech ont rencontré Abdellatif Jouahri afin d’explorer les perspectives d’une implantation dans le Royaume.
Cette rencontre est toutefois restée au stade des discussions préliminaires. Aucun dossier officiel d’agrément n’a été déposé auprès de Bank Al-Maghrib, ce qui signifie qu’aucune procédure d’autorisation n’a encore été enclenchée.
Le potentiel du marché national est pourtant évident. Une population jeune et connectée, un taux d’équipement élevé en smartphones, une digitalisation croissante des paiements et surtout une diaspora qui transfère chaque année plus de 100 milliards de dirhams vers le Royaume constituent autant d’atouts susceptibles d’intéresser un acteur comme Revolut.
Pour la banque centrale, le calendrier est ailleurs. Abdellatif Jouahri a expliqué que plusieurs dossiers de première importance mobilisent actuellement les équipes de Bank Al-Maghrib.
Le premier concerne la coordination réglementaire avec les partenaires européens. L’activité d’une banque numérique opérant simultanément dans plusieurs juridictions suppose une harmonisation complexe des règles prudentielles, de supervision et d’échange d’informations.
À cela s’ajoutent les prochaines évaluations du secteur financier marocain par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ainsi que le suivi permanent des exigences du Groupe d’action financière (GAFI) en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
Après les importants efforts consentis pour renforcer la crédibilité de sa place financière, le Maroc ne souhaite prendre aucun risque susceptible de fragiliser son dispositif réglementaire.
Autre argument avancé par Bank Al-Maghrib : les services proposés par Revolut seraient déjà largement disponibles au Maroc.
Ces dernières années, les banques marocaines ont considérablement accéléré leur transformation numérique. Applications mobiles performantes, ouverture de comptes à distance, paiements dématérialisés, cartes virtuelles, virements instantanés, wallets électroniques et établissements de paiement agréés composent désormais un écosystème beaucoup plus développé qu’il y a quelques années.
Pour le régulateur, l’arrivée de Revolut ne répond donc pas à une urgence économique ou à un déficit de services.
Protection du marché
Officiellement, la décision est exclusivement motivée par des considérations réglementaires et prudentielles. Mais certains observateurs qui connaissent les dessous des cartes estiment qu’une autre lecture est possible.
Selon eux, derrière les arguments avancés par le wali de BAM se cache aussi la volonté de protéger les banques locales face à un concurrent dont le modèle économique pourrait profondément rebattre les cartes dans le secteur financier.
Avec ses coûts réduits, son fonctionnement entièrement numérique et son expérience utilisateur reconnue, Revolut est capable de séduire rapidement les jeunes actifs, les voyageurs, les freelances, les Marocains résidant à l’étranger et tous ceux qui recherchent des services bancaires simples et peu coûteux.
Cette hypothèse trouve un certain écho dans les récentes initiatives des banques marocaines elles-mêmes. Le lancement de Simple, la nouvelle néobanque d’Attijariwafa bank, destinée principalement aux jeunes générations, est interprété par certains comme une manière d’occuper le terrain avant l’arrivée éventuelle des géants internationaux de la finance numérique. En proposant une offre mobile moderne et adaptée aux nouveaux usages, le leader bancaire marocain cherche à fidéliser une clientèle qui constitue précisément le cœur de cible de Revolut.
Aucun élément ne permet d’établir un lien direct entre ces deux événements. Mais leur proximité dans le temps illustre une évidence : les banques marocaines ont parfaitement conscience que la concurrence de nouveaux acteurs numériques finira tôt ou tard par s’intensifier.
Le temps de la préparation
Le report de l’arrivée de Revolut ne signifie donc pas un refus définitif. Au contraire, la rencontre organisée entre les dirigeants de la fintech et le gouverneur de Bank Al-Maghrib montre que le dialogue est ouvert. Lorsque les principaux chantiers réglementaires auront été menés à bien et que le contexte international sera jugé plus favorable, le dossier pourrait être réexaminé.
En attendant, le Maroc semble avoir fait un choix clair : préparer son système bancaire à la révolution numérique avant d’ouvrir davantage son marché. Une stratégie fidèle à la philosophie d’Abdellatif Jouahri, qui privilégie depuis des années une modernisation progressive plutôt qu’une libéralisation précipitée.
Car si Revolut représente l’avenir de la banque numérique pour beaucoup de consommateurs, Bank Al-Maghrib rappelle qu’en matière de régulation financière, la confiance, la stabilité et la solidité du système restent des priorités qui ne souffrent aucune improvisation.








