Ahmed Zoubaïr
Il y avait, dans l’hémicycle, ce mercredi 15 avril, comme un air de fin de cycle. En présentant son bilan devant le Parlement, Aziz Akhannouch n’a pas seulement dressé l’état des lieux de son action : il a, de fait, ouvert la dernière ligne droite avant les législatives de septembre. L’exercice était rodé. Réformes engagées, chantiers structurants, protection sociale en déploiement : le récit gouvernemental est cohérent, presque irréprochable dans sa mécanique. Mais à mesure que le discours se déroule, une question s’impose : de quel Maroc parle-t-on exactement ?
À écouter le discours de M. Akhannouch, le Maroc avance, réforme, protège. À vivre le quotidien, une large frange de la population a surtout le sentiment d’abandon face au renchérissement insupportable du coût de la vie. La vie chère s’est installée durablement dans le quotidien des ménages, frappant de plein fouet les couches défavorisées et les classes moyennes. Produits alimentaires, transport, carburant : tout ou presque pèse davantage sur des budgets déjà fragilisés. Dans ce contexte, difficile d’imaginer une adhésion spontanée au discours officiel. Le pouvoir d’achat, baromètre implacable de toute politique publique, s’est érodé au fil des années. Et c’est bien cette réalité-là que retient une grande partie de la population. Certes, le gouvernement peut revendiquer des réalisations : généralisation progressive de la protection sociale, réformes sectorielles, volonté d’attirer l’investissement.
Mais ces avancées, aussi structurantes soient-elles, peinent à compenser une perception dominante : celle d’un appauvrissement général. En politique, la perception vaut souvent plus que l’intention. Et dans l’esprit de nombreux Marocains, ces cinq années resteront avant tout celles de la pression sur le panier de la ménagère. Plus inquiétant, la vie chère ne semble plus relever d’une conjoncture passagère, elle est devenue un ressenti collectif profond, bien enraciné dans le quotidien.
Le gouvernement a beau mettre en avant les aides sociales directes, allant de 500 à 1.350 dirhams au profit des familles les plus démunies, force est de constater que dabs les faits, ces subventions ont été largement absorbées par la hausse continue des prix. Ce qui est donné d’une main semble repris de l’autre par un marché devenu incontrôlable… À la décharge de l’exécutif , le contexte international est particulièrement rude. Guerre en Ukraine, tensions persistantes au Moyen-Orient, inflation importée : une véritable polycrise qui pèse sur toutes les économies.
Mais cet argument, aussi valable soit-il, ne suffit plus à lui seul à expliquer le malaise. Car au-delà des facteurs exogènes, le gouvernement n’a pas su pu voulu activer des mesures fortes, notamment les mécanismes de régulation nécessaires pour protéger efficacement le pouvoir d’achat du grand nombre. C’est à ce niveau-là que le reproche est difficile à esquiver. L’envolée des prix ne relève pas uniquement des chocs internationaux. Elle est aussi alimentée par des logiques internes : spéculation, circuits de distribution opaques, multiplication des intermédiaires et sous-approvisionnement du marché local. Dans certains cas, notamment pour les fruits et légumes, le marché national a semblé passer au second plan, au profit d’exportations plus lucratives. Résultat : une offre locale sous tension et des prix qui flambent. Pendant ce temps, les grands pontes de l’agriculture et de l’élevage donnent le sentiment d’avoir les mains libres. Ils fixent les règles du jeu, pendant que les pouvoirs publics peinent à imposer les siennes.
Le cas des viandes rouges est un exemple très éloquent . Malgré une pluviométrie exceptionnelle, censée alléger les coûts de production, les prix restent élevés. Pour le citoyen lambda, l’incompréhension est totale. Comment expliquer que des conditions naturelles favorables ne se traduisent pas par une baisse des prix ? Cette dissonance alimente un sentiment d’injustice et renforce l’idée d’un marché livré aux rapaces. Le gouvernement de Aziz Akhannouch peut légitimement revendiquer un certain bilan . Mais face à la pression constante sur le budget des ménages, il peine à peser dans la balance. Car au bout du compte, le véritable bulletin de vote se prépare loin des hémicycles. Il se construit chaque jour, au moment de faire ses courses, de payer ses factures, de renoncer à certaines dépenses. Ce bilan avait des allures de démonstration. Septembre aura celles d’un verdict.








