Algérie : Les urnes parlent… par leur silence

JAMIL MANAR

Il faudra sans doute s’habituer à ces images devenues presque banales : des bureaux de vote désertés, des assesseurs qui tuent le temps en attendant des électeurs qui ne viendront jamais, et des urnes qui semblent davantage recueillir le silence que les bulletins. En Algérie, les élections ressemblent de plus en plus à une représentation théâtrale jouée devant une salle vide. Malgré les appels appuyés des autorités à une « participation massive » et une campagne officielle mobilisant tout l’arsenal de la communication institutionnelle, les élections législatives du 2 juillet ont surtout confirmé une réalité embarrassante pour le pouvoir militaire en place : les Algériens boudent les urnes avec une constance qui confine désormais à la tradition.

Le verdict est sans appel. Le taux de participation n’a atteint que 21,24 % (hors diaspora), un nouveau plancher historique, inférieur encore à celui déjà famélique des législatives de 2021 (23 %). Autrement dit, près de quatre électeurs sur cinq ont préféré rester chez eux, envoyant au passage un message plus puissant que n’importe quel bulletin glissé dans l’urne.

Dans n’importe quelle démocratie, un tel désaveu ouvrirait un vaste débat sur la représentativité des institutions et la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés. En Algérie, il semble surtout alimenter un étrange exercice de communication où l’on célèbre le bon déroulement d’un scrutin que la majorité des citoyens a choisi d’ignorer. Quant aux résultats, ils avaient des allures de formalité administrative. Le Front de libération nationale (FLN), ancien parti unique reconverti en pilier du système, conserve la première place avec 90 sièges sur 407, malgré un léger recul. Le Rassemblement national démocratique (RND) suit avec 73 sièges, tandis que le Front El Moustakbal réalise une percée remarquée avec 59 élus. À première vue, cette progression pourrait laisser croire à un renouvellement du paysage politique. En réalité, le changement ressemble surtout à un jeu de chaises musicales au sein d’une même famille politique. Créé en 2012 dans le sillage de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, le Front El Moustakbal appartient lui aussi à cette galaxie de formations gravitant autour du pouvoir. Sous des enseignes différentes, c’est souvent le même logiciel politique qui continue de fonctionner.

Le véritable vainqueur de ce scrutin n’est donc ni le FLN, ni le RND, ni El Moustakbal. C’est l’abstention. Une abstention devenue, scrutin après scrutin, le premier « parti » du pays. Faute de pouvoir changer les règles du jeu, une majorité d’Algériens semble avoir choisi de ne plus y jouer. À force de convoquer les citoyens à des rendez-vous électoraux qui suscitent si peu d’adhésion, le pouvoir qui se complaît dans sa caricature prend un risque : celui de transformer les élections en simple rituel administratif, où les urnes continuent d’exister… mais où les électeurs, eux, ont déjà quitté la scène.

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