L’État social, pas l’État-assistanat ! 

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Avant même le démarrage de la campagne électorale, un vocable a investi le discours de la quasi-totalité des partis-politiques : « l’État social ». On le décline à toutes les sauces, on l’érige en promesse électorale, on lui fait dire tout et son contraire. À croire que chacun a découvert, à la veille du scrutin, la formule magique d’une société plus juste. Mais au-delà du slogan, une question s’impose d’elle-même : quel État social voulons-nous véritablement bâtir ?

Car un État social digne de ce nom ne saurait avoir pour ambition de produire durablement des cohortes d’assistés. Il devrait au contraire viser, via des politiques publiques efficientes, à rendre les citoyens plus autonomes, plus productifs, moins dépendants des aides publiques. La nuance est de taille. La généralisation de la couverture médicale et la mise en place des transferts sociaux directs constituent incontestablement des progrès majeurs. Pour des millions de foyers démunis, ces dispositifs représentent un soutien tangible dans un contexte où la vie chère a sérieusement entamé le pouvoir d’achat. Mais c’est précisément là que les choses se compliquent. À quoi bon accroître les aides si l’inflation en reprend une large part par l’autre bout ? Alimentation, logement, transports, frais scolaires, soins, dépenses du quotidien : pour de nombreux ménages, la cherté de la vie a considérablement réduit la portée réelle des allocations. Un versement de 500, 1 000 dirhams ou plus peut soulager une famille. Il ne saurait pour autant la tirer définitivement du dénuement et de la précarité.

C’est là que le débat devrait véritablement commencer, bien au-delà du simple montant distribué. Car assister n’est pas émanciper. Une politique sociale qui se limite à allouer des subsides sans créer les conditions d’un retour progressif à l’autonomie risque, à terme, de transformer la solidarité en système de dépendance. L’État social n’a pas pour vocation de créer en continu un peuple d’assistés et ne devrait pas non plus être une anti-chambre où l’on installe les plus fragiles avec une allocation mensuelle pour seul horizon. Il devrait être un tremplin. Le meilleur dispositif social n’est pas nécessairement celui qui verse le plus longtemps, mais celui qui permet au plus grand nombre de sortir de la vulnérabilité. Or, tout édifice social solide se construit sur les fondations de l’éducation. Une école publique de qualité, offrant les mêmes chances à l’enfant d’un quartier populaire qu’à celui d’un milieu favorisé, vaut infiniment plus, à long terme, qu’une succession d’aides coûteuses pour le budget public censées réparer les dégâts de l’échec scolaire. Vient ensuite la formation. Un jeune qui n’est ni en études, ni en apprentissage, ni en emploi ne doit pas être réduit au statut de bénéficiaire potentiel d’une politique sociale. Il doit être considéré comme un talent que le pays risque de perdre. Ces NEET n’appellent pas seulement une allocation ; ils réclament un accompagnement, une qualification, une première expérience, un emploi, une seconde chance.

Or, le sous-développement scolaire coûte infiniment plus cher qu’un système éducatif de qualité. Un enseignant bien formé, correctement rémunéré, respecté et motivé n’est pas une dépense : c’est un investissement dont les dividendes se mesurent en compétences, en productivité, en emplois et en mobilité sociale. À l’inverse, chaque élève qui sort de l’école sans maîtriser les fondamentaux, chaque jeune qui décroche, chaque génération mal formée représente un coût très lourd que la nation paie in fine en chômage, en précarité, en exclusion et en perte de compétitivité. Même exigence pour les citoyens vulnérables : personnes âgées démunies, personnes en situation de handicap, travailleurs pauvres, citoyens frappés par un accident de vie. La solidarité doit évidemment les protéger. Mais chaque fois que c’est possible, elle doit aussi leur ouvrir un chemin vers davantage d’autonomie. En un mot, l’État social doit protéger sans infantiliser. Aider sans enfermer. Soutenir sans assigner à résidence dans l’assistance. C’est précisément ce débat que la campagne électorale devrait susciter. Or, à l’approche du 23 septembre, le vocable « État social » semble parfois servir de paravent commode.


Or, Tout édifice social solide se construit sur les fondations de l’éducation. Une école publique de qualité, offrant les mêmes chances à l’enfant d’un quartier populaire qu’à celui d’un milieu favorisé.

On promet plus d’aides, plus de soutien, plus de protection, mais beaucoup moins sur la question décisive : comment créer davantage de richesse, d’emplois et de revenus pour que les citoyens puissent, demain, compter davantage sur leur travail que sur les subsides publics? Un État social coûte cher, très cher. Et sa pérennité dépend nécessairement d’une économie capable de financer durablement la solidarité. Il faut donc à la fois protéger les faibles et renforcer les actifs, soutenir les familles et stimuler l’emploi, réduire les inégalités et accroître la productivité. À défaut, le risque est de construire un système où l’État redistribue toujours plus sans parvenir à réduire le nombre de ceux qui ont besoin d’être aidés. Et la vie chère vient compliquer encore l’équation. Car si les revenus stagnent tandis que les prix flambent, même une politique sociale généreuse est vouée à l’inefficacité. L’amélioration du pouvoir d’achat ne se décrète pas dans les beaux discours électoraux. Il se mesure à la fin du mois, lorsque le salaire ou l’allocation rencontre le panier de la ménagère. C’est pourquoi les candidats du 23 septembre devraient être interpellés sur autre chose que le montant des aides qu’ils promettent de manière inconsidérée. Combien d’emplois créés ? Quelle qualité pour l’école ? Quels soins dans les hôpitaux ? Quelle formation pour les jeunes ? Quelle politique en faveur des NEET ? Quelle protection pour les travailleurs pauvres ? Quel dispositif face à la vie chère ? Quelle mobilité sociale réelle? Quelle égalité entre les territoires? Voilà les véritables questions.

Car un État social digne de ce nom doit permettre à celui qui reçoit aujourd’hui une aide de pouvoir, demain, vivre de son travail. À celui qui a décroché, de retrouver une formation. À celui qui est malade, de se soigner dignement. À celui qui est né pauvre, de ne pas être condamné à le rester. À celui qui vit dans un territoire défavorisé, de bénéficier des mêmes chances que celui qui réside dans une grande métropole. Protéger, oui. Assister indéfiniment, non. À force d’utiliser « l’État social » à toutes les sauces, les partis risquent de vider l’expression de sa substance. Le 23 septembre, les électeurs ne devraient pas seulement demander aux candidats combien l’État compte donner, mais surtout comment il compte leur permettre de ne plus avoir besoin de tendre la main. La question est donc simple, politiquement pertinente : « Que comptez-vous faire pour que demain, nous ayons moins besoin de l’aide de l’État ? » C’est sans doute la question la plus importante et la plus exigeante que les électeurs puissent poser.

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