Crise migratoire de Sebta : Croisade anti-Maroc sans frontières

Pedro Sanchez pris attaqué par ses adversaires politiques pour le fragiliser.

Entre enquête judiciaire, surenchère politicienne et attaques contre le Maroc, la tragédie migratoire est devenue une arme dans la politique intérieure espagnole.

Les événements tristes des 30 et 31 juillet à Sebta n’en finissent décidément pas de produire des secousses. Après la tragédie humaine, les accusations croisées et la bataille des récits, l’affaire vient de franchir un nouveau seuil avec l’ouverture, par la juge María Tardón de l’Audiencia Nacional, d’une enquête pénale sur l’entrée massive de migrants. La magistrate évoque notamment une possible atteinte grave à l’intégrité territoriale de l’Espagne, des homicides involontaires et l’existence éventuelle d’une organisation criminelle. Elle estime également qu’il existe des indices d’une « gestion favorisant » les passages depuis le territoire marocain.

Une enquête judiciaire doit évidemment aller jusqu’au bout de sa logique: établir les faits, identifier les responsabilités et distinguer les preuves des accusations. D’autant que Pedro Sánchez continue d’affirmer qu’aucune preuve solide ne permet, à ce stade, d’établir que le Maroc aurait planifié ou exécuté l’opération. Le gouvernement espagnol a confirmé son intention de se constituer partie à la procédure en qualité de partie lésée dans cette procédure judiciaire ouverte par l’Audiencia Nacional. Une annonce faite par le ministre de la Politique territoriale et de la mémoire démocratique, Ángel Víctor Torres, lors de son passage à l’émission La noche en 24 horas sur la RTVE. Mais Sebta est devenue bien davantage qu’un dossier migratoire ou diplomatique. Elle s’est transformée en munition politique dans la bataille intérieure espagnole. À droite, le PP et surtout Vox ont trouvé dans cette crise un formidable angle d’attaque contre Pedro Sánchez, accusé de faiblesse face au Maroc et d’avoir mal géré la frontière. À l’extrême droite, la surenchère est particulièrement virulente. Mais une partie de la gauche située à gauche du PSOE s’est elle aussi emparée du dossier pour dénoncer la politique migratoire du gouvernement et sa coopération avec Rabat. Ainsi, paradoxalement, le Maroc est devenu un objet de politique intérieure espagnole.

Faute de pouvoir toujours affronter le gouvernement sur ses propres résultats, ses adversaires ont trouvé dans Sebta un terrain particulièrement inflammable: frontière, immigration, souveraineté, sécurité… autant de mots qui font vite monter la température électorale. Le plus regrettable est que certaines attaques contre le Maroc et ses institutions dépassent la critique politique légitime pour verser dans la caricature, l’amalgame, la stigmatisation, voire la diffamation. Une chose est de demander des comptes au gouvernement Sánchez; une autre est de transformer le Maroc en bouc émissaire permanent de la politique espagnole. La justice devra faire son travail. Les faits devront parler. Et si des responsabilités marocaines sont établies, elles devront naturellement être assumées. Mais l’instrumentalisation politique d’une tragédie humaine ne saurait tenir lieu de vérité judiciaire. Sebta risque donc de devenir le théâtre d’une double bataille : celle de la frontière et celle du pouvoir à Madrid. Et dans cette seconde bataille, le Maroc semble malheureusement avoir été enrôlé comme acteur malgré lui.


La déclassification par le gouvernement espagnol mercredi 9 septembre de 40 rapports et communications des services de renseignement et de sécurité apporte un nouvel éclairage sur la crise migratoire qui a secoué Sebta les 30 et 31 juillet. Les documents du  Centre national de Renseignement (CNI), de la Guardia Civil, de la Police nationale et du renseignement militaire montrent que les autorités espagnoles disposaient, avant l’afflux massif, de plusieurs alertes sur des appels à une entrée collective par la mer et la frontière.

Le CNI avait notamment signalé, le 29 juillet, soit la veille, des mobilisations circulant sur les réseaux sociaux dans des groupes rassemblant quelque 180.000 personnes. Une «note urgente» du CNI, datée du 29 juillet dans l’après-midi, met en garde contre «la planification de plusieurs appels à l’action pour mener des incursions à Ceuta» sur des groupes Facebook, dont l’un compte «plus de 160 000 membres». La publication de ces documents, promise par Pedro Sánchez, visait précisément à permettre de reconstituer la chronologie des informations dont disposaient les institutions espagnoles avant et pendant la crise. Pedro Sánchez a insisté sur le fait que son gouvernement n’avait reçu aucun rapport lui permettant d’anticiper l’ampleur des événements à venir, ni aucun document contenant «des preuves solides que le Maroc ait planifié ou perpétré l’incident».

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