Très chères crèches : Petite enfance, grande saignée

Le gouvernement veut généraliser le préscolaire. Le privé, lui, a choisi de le généraliser… à prix d’or. Entre 1.500 et 6.000 DH par mois, des frais annexes en cascade et des tickets d’entrée qui n’ouvrent que le portefeuille, la petite enfance ressemble de plus en plus à un business juteux dopé par l’absence de normes, de contrôle et de régulation.

Ahmed Zoubaïr

Ah, la belle harmonie marocaine ! D’un côté, le ministère de l’Éducation nationale nous joue en cette rentrée de toutes les surcharges sa grande symphonie sur « l’importance capitale du préscolaire » et nous supplie, mains jointes, d’inscrire nos chérubins dès quatre ans. De l’autre, le privé, en parfait chef d’orchestre du fric, nous sort son plus beau solo de flûte : Il faut compter entre 4.500 jusqu’à 6.000 de frais d’inscription dans les quartiers chics de Casablanca contre 3.000 à 4.000 DH par mois dans le milieu de gamme et entre 3500 DH jusqu’ à 6.000 DH pour la journée complète en frais de scolarité mensuels dans les structures qui affichent premium et 2500 DH dans les crèches standard.

Pour les repas, la facture par mois oscille entre 750 à 800 DH à laquelle il faut ajouter environ 250 DH par mois au titre des frais de réchauffement ou de logistique lorsque les parents fournissent les repas du midi de leur enfant ! Pour la garde au-delà de 16h30, prévoir une charge entre 750 et 800 DH par mois. Sans compter la contribution financière des parents ( gâteaux et autres denrées) pour les fêtes d’enfants (fin d’année, kermesses, anniversaires, etc…). Certaines crèches très demandées profitent du manque de place pour exiger un ticket d’entrée entre 1500 et 4.000 DH payable au moment de l’inscription. Un effet d’opportunité qui ne correspond à aucun service concret. Bonjour l’éveil du portefeuille! La petite enfance est devenue le nouveau filon du marché marocain. Les enseignes fleurissent à chaque coin de rue, portées par une demande explosive et des parents prêts à tout pour confier leur enfant. Le problème ? Beaucoup de ces établissements sont installés dans des locaux qui n’ont rien à envier à un garage : murs fissurés, fenêtres sans protections, coin repas improvisé près des toilettes, et un « espace de jeux » qui tient plus du débarras que d’une salle d’éveil. Mais rassurez-vous, la brochure, elle, est magnifique. Sur le terrain, par contre, les normes de sécurité, d’hygiène et d’encadrement, elles, sont la plupart du temps en congé. Et pendant que les parents, résignés, se font tondre, personne ne vérifie si les murs tiennent debout ou si l’éducatrice a seulement un diplôme.

Clientèle captive

Ainsi vont les crèches privées au Maroc. Une belle petite mélodie qui vous file le tournis. Au moment même où les pouvoirs publics préconisent le préscolaire pour tous, le marché, lui, a trouvé sa propre partition : celle du « toujours plus cher ». Et pendant que le ministère cause, les crèches, elles, encaissent. Jusqu’à 4.000 DH pour pousser la porte – mais pour entrer où, au juste ? Dans un palace ? Un club VIP? Ou simplement dans une salle aux murs peints en bleu avec des cubes en plastique ? Parce que ce fameux « droit d’entrée », on vous le facture en mode mystère : frais d’inscription ? Réservation de place ? Cadeau de bienvenue au directeur ? Une chose est sûre : à ce prix-là, on est en droit d’exiger une facture détaillée, certifiée, tamponnée et signée en sang. Oui, une crèche de qualité a un coût : des locaux adaptés, des normes d’hygiène et de sécurité, des éducateurs formés, du matériel pédagogique.

Mais plus le prix est élevé, plus l’exigence de transparence devrait l’être. Et lorsqu’on réclame 6.000 DH par mois plus un ticket d’entrée à 3.000 DH, la moindre des choses est de pouvoir démontrer que le prix correspond à une qualité, à des compétences et à un véritable projet éducatif. Sinon, que paie-t-on exactement ? Une éducation infantile ou une simple garderie déguisée en crèche qui se respecte, avec du vocabulaire tape-à-l’œil et des promesses en kit ? Quelques coloriages, une chanson en anglais, un puzzle et le mot « Montessori » balancé dans la brochure, et hop ! 4.000, voire 5.000 DH par mois. On frôle l’art de la contrefaçon pédagogique. Parce qu’un joli local vitré et une directrice en tailleur ne font pas un projet éducatif. Mais rassurez-vous, le lexique, lui, est parfaitement rodé : « éveil », « épanouissement », « bilingue », «international »… de quoi faire briller les yeux des parents… et surtout les chiffres de la gérante.

La petite enfance n’a pas besoin de marketing. Elle a besoin de compétences, de transparence et de régulation. Parce qu’un enfant n’est pas une source de rente. Et que le premier étage de l’éducation ne devrait pas être réservé à ceux qui peuvent payer l’ascenseur. Dans les grandes villes comme Casablanca et Rabat, les parents représentent une clientèle captive, un mouton ravi qu’on tond avec élégance. Les deux parents bossent, les grands-parents sont loin ou indisponibles , les horaires sont infernaux, et l’offre publique, elle, se fait désirer comme un mirage. Résultat : la crèche n’est pas un choix, c’est une extorsion consentie. Vous avez trouvé une place ? Vous ne la lâchez plus, même si elle vous coûte un rein. Le rapport de force ? Un ascenseur social… qui ne monte que dans un sens. Dans ce contexte, les parents ne sont pas en position de négocier. pris en otage, ils cherchent une place, près de chez eux ou de leur travail, avec des horaires compatibles. Une fois la place trouvée, ils la gardent, même si la facture devient difficile à supporter. C’est précisément dans ce type de marché captif que la régulation devient indispensable Alors oui, le gouvernement promet des normes, des labels, des référentiels de qualité.

Il planche, il structure, il numérise… Il fait tout, sauf contrôler. Parce qu’un référentiel dans un tiroir, ça a de la valeur, mais ça ne sert à rien si personne ne le vérifie. Et si on instaurait une vraie transparence ! Chaque crèche devra afficher ses tarifs, ses qualifications, son taux d’encadrement, son vrai programme – pas celui du dépliant. Et un vrai label national, avec des contrôles sur le terrain, pas juste un tampon donné par un copain. Mais pour l’instant, le père Noël du préscolaire passe surtout à la caisse. Car il faut bien le dire : aujourd’hui, on vend des heures de garde au prix d’or, en espérant que les parents, épuisés et culpabilisés, ne posent pas trop de questions. Alors, 4.000 DH pour entrer, jusqu’ à 5.000 DH par mois pour rester… et combien pour que l’enfant apprenne vraiment quelque chose, à part que la vie coûte cher ? La petite enfance n’est ni un parking à gosses ni un produit de luxe sur catalogue. C’est le premier étage de l’éducation. Et si on continue comme ça, cet étage-là sera réservé à ceux qui peuvent payer l’ascenseur. Les autres, ils prendront les escaliers… ou resteront en bas.

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